Daniele Gatti parle de Tchaïkovski

Mardi 18 mars 2014
Email
Daniele Gatti parle de Tchaïkovski | Maison de la Radio

Daniele Gatti et l’Orchestre National de France poursuivent leur intégrale des symphonies de Tchaïkovski les 17 avril, 15 et 22 mai 2014.

Daniele Gatti, après avoir interprété l’intégrale des symphonies de Mahler puis celle des symphonies de Beethoven, avec l’Orchestre National de France, vous avez choisi d’aborder Tchaïkovski. Pourquoi ce compositeur, et pourquoi aujourd’hui ?
— Avec l’Orchestre National, je n’ai encore jamais interprété Tchaïkovski, que j’ai cependant approché de près deux fois au cours de ma carrière : à Londres il y a dix ans, avec le Royal Philharmonic Orchestra, et à Bologne, lors de ma dernière année au Teatro regio. Dans les deux cas, j’ai donné une intégrale des symphonies au concert, et j’ai par ailleurs enregistré les trois dernières avec le Royal Philharmonic. Cette musique, je l’ai aussi entendue sous la direction de Vladimir Delman, un chef russe qui a beaucoup travaillé en Italie, notamment à Milan et à Parme. Je n’oublie pas les enregistrements de Karajan, qui m’ont fait m’intéresser aux tempos de Tchaïkovski. Et je me rappelle une Cinquième Symphonie interprétée par Evgueni Mravinski à la Scala, il y a trente-cinq ans, avec l’orchestre qui était alors le Philharmonique de Léningrad. Une lecture sèche, avec un son carré, qui m’a choqué, à laquelle je n’étais pas préparé. J’étais sans doute trop jeune mais plus tard, en étudiant la partition, j’ai compris ce que Mvravinski avait souhaité faire. Les indications métronomiques laissées par Tchaïkovski dans la Cinquième sont beaucoup plus rapides que celles qu’on pratique habituellement. L’introduction est souvent jouée sombre et funèbre, or Tchaïkovski écrit dans ce passage une marche sérieuse, voire orgueilleuse. Je crois qu’il est possible de proposer de cette musique une lecture plus virile, en tout cas moins saturée de langueurs.

L’interprétation ne se réduit pas au choix des tempos…
— Certes. Dans la Sixième, chaque mesure comprend une indication agogique, un peu comme chez Mahler, alors qu’il y en a moins dans les trois premières. On sent que Tchaïkovski souffre, donc qu’il a besoin d’être clair pour qu’on le comprenne. Alors qu’il y a une école derrière des compositeurs comme Mozart, Schubert ou Beethoven, l’interprétation de Tchaïkovski se fait chef après chef, orchestre après orchestre. Paradoxalement, bien qu’il se trouve devant un plus grand nombre d’indications, l’interprète a davantage de liberté.

Pourquoi les trois premières symphonies sont-elles moins jouées que les trois dernières ?
— C’est un peu ce qui arrive avec Dvorak, dont on joue surtout la « Nouveau Monde », éventuellement la Septième ou la Huitième. Ou comme avec Mendelssohn, dont on néglige la Première. Je crois qu’il y a un pathos et une profondeur, à la fois, dans les trois dernières symphonies, mais aussi une communauté de style avec les concertos (celui pour violon, le premier pour piano) qui font qu’elles sont moins russes, en tout cas moins identifiées à un folklore. On se trouve devant un Tchaïkovski plus international, qui a aussi plus de maîtrise. Les trois premières symphonies permettent moins cette liberté de chanter.

S’agit-il d’une musique russe, même si, comme vous l’avez précisé, Tchaïkovski est plus international dans ses dernières symphonies ?
— Oui, parce que ses mélodies empruntent beaucoup au mode lydien et au mode phrygien, comme le fera plus tard Stravinsky dans ses trois grands ballets. La longue mélodie de Tchaïkovski est modale, elle n’est pas chromatique à la manière de Wagner, même si Tchaïkovski a utilisé le chromatisme ici ou là. Quand j’ai abordé Boris Godounov de Moussorgski, avec ses modes et ses harmonies nues, j’ai découvert un trésor inouï. Tchaïkovski est plus doux, moins extrême que Moussorgski.

Vous avez conçu votre cycle Tchaïkovski en six concerts…
— En cinq concerts !

Vous donnez les symphonies en cinq concerts, oui, mais vous avez d’abord imaginé une soirée conçue comme une espèce de prélude, le 26 septembre, avec Roméo et Juliette. Pourquoi n’avez-vous pas inscrit d’autres poèmes symphoniques à votre programme, comme La Tempête, Francesca da Rimini ou cette vraie-fausse symphonie intitulée Manfred ?— Le premier concert est un voyage en Italie qui comprend deux œuvres de Respighi, des variations sur un thème de Paganini dues à un compositeur russe, et bien sûr une page symphonique inspirée d’une histoire célèbre qui se passe à Vérone. Mais je ne peux pas mobiliser une saison entière avec Tchaïkovski, il faut que je pense à l’équilibre et à la variété des concerts. Ajouter d’autres poèmes symphoniques, c’eût été trop. Quant à Manfred, très franchement, je préfère laisser cette partition à des chefs qui l’aiment plus que moi.

Qui est Tchaïkovski pour vous ?
— C’est un héritier des classiques, de Mozart, de Mendelssohn. Ses trois premières symphonies sont moins chargées en sucre, ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas mis de sucre là où il faut et dans la quantité qu’il faut. Encore une fois, même dans les dernières symphonies, en respectant ses indications, on peut avoir de la puissance et non pas seulement du pathos. Il s’agit aussi d’une musique naturellement cantabile. Mais il faut que les interprètent gardent de la dignité, que le chant ne soit pas déboutonné ! Les rythmes de danse donnent eux aussi sa particularité à cette musique, je pense aux finales de la Première et de la Quatrième, à la fausse valse et à la marche de la Sixième. Ils nous rappellent quels splendides ballets nous a laissés Tchaïkovski. Quant à l’orchestre, il sonne très bien tel qu’il est écrit, comme celui de Richard Strauss. Il faut faire cependant attention, ici ou là, dans le finale de la Quatrième notamment, à ne pas trop déchaîner les cuivres. Un effectif de quatre-vingt musiciens disposés à plat, sans gradins, devrait suffire à rendre au mieux cette musique.

Tchaïkovski a laissé des textes, des lettres, des espèces de programmes dans lesquels il commente ses symphonies en parlant de fatum, de destin…
— Ces commentaires peuvent être intéressants car ils ouvrent des fenêtres sur un mystère. Mais le travail du chef sur une partition est avant tout un travail technique. Et puis, si je lis une lettre ou une biographie du compositeur qui m’apprend telle ou telle chose, comment le traduire en musique ?

Qu’attendez-vous de l’Orchestre National de France dans ce répertoire ?
— L’Orchestre National est très expressif, avec un son particulier. Dans Wagner, par exemple, ce son n’est pas allemand, ni français…

Un son italien ?
— Non, un son musical. C’est le seul orchestre du monde latin qui puisse de cette manière aborder en même temps Verdi et Wagner avec le son qui convient. Nous pourrions jouer Les Maîtres Chanteurs tout entiers avec une très belle lumière latine. Alors, je m’attends à une lecture de Tchaïkovski d’une grande précision rythmique, avec un son concret, j’entends par là un son tactile, palpable, un son qui est parfois sombre mais qui n’est jamais noir. Avec aussi un bel élan, un lyrisme, un désir de chanter. Un chef et un orchestre doivent interpréter la musique sans chercher à imiter une école ou une couleur.

Propos recueillis par Christian Wasselin

Email

INSCRIPTION AUX NEWSLETTERSX

Chaque mois, recevez toute l’actualité culturelle de Radio France : concerts et spectacles, avant-premières, lives antennes, émissions, activités jeune public, bons plans...
Sélectionnez la ou les newsletters qui vous ressemblent ! 

Séléctionnez vos newsletters

(*) Informations indispensables

Les données recueillies par RF sont destinées à l’envoi par courrier électronique de contenus et d’informations relatifs aux programmes, évènements et actualités de RF et de ses chaînes selon les choix d’abonnements que vous avez effectués. Conformément à la loi Informatique et libertés n°78-17 du 6 janvier 1978 modifiée, ainsi qu’au règlement européen n°2016-679 relatif à la protection des données personnelles vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, d’effacement, d’opposition et de portabilité sur les données vous concernant ainsi qu’un droit de limitation du traitement. Pour exercer vos droits, veuillez adresser un courrier à l’adresse suivante : Radio France, Délégué à la protection des données personnelles, 116 avenue du président Kennedy, 75220 Paris Cedex 16 ou un courriel à l’adresse suivante : dpdp@radiofrance.com, en précisant l’objet de votre demande et en y joignant une copie de votre pièce d’identité.

Conformément aux dispositions susvisées, vous pouvez également définir des directives relatives à la conservation, à l'effacement et à la communication des données vous concernant après votre décès. Pour cela, vous devez enregistrer lesdites directives auprès de Radio France. A ce titre, vous pouvez choisir une personne chargée de l’exécution de ces directives ou, à défaut, il s’agira de vos ayants droits. Ces directives sont modifiables à tout moment.

Pour en savoir plus, vous pouvez consulter vos droits sur le site de la CNIL