Des concerts en mosaïque

Jeudi 2 juillet 2020
Des concerts en mosaïque | Maison de la Radio

Ne pas se décourager, trouver des solutions : ces derniers mois, la notion même de concert étant devenue synonyme de danger, « garder le contact » était aussi périlleux qu’indispensable. Ainsi avons-nous vu s’épanouir sur nos écrans, grâce à la chaîne YouTube de France Musique, une forme artistique assez particulière : des mosaïques de vidéos de musiciens. Ceux-ci se filment individuellement, envoient leur contribution à un opérateur vidéo qui, grâce à la technique et à sa propre virtuosité, donne à l’internaute l’illusion d’un effort collectif et spontané « en temps réel », quand en réalité des heures de montage ont été nécessaires pour tromper ainsi notre écoute.

L’un des moments marquants de cette nouvelle discipline fut l’extraordinaire coup de caisse claire donné le 30 mars par l’Orchestre National de France : tout un orchestre constitué de musiciens isolés, interprétant un Boléro de Ravel célébré jusque dans les pages du New York Times !
 

Le Boléro : si loin, si proche

 
Vu 3 millions de fois, ce Boléro a fait le tour du monde. Comment a-t-il été enregistré ? David Rivière et Jessica Bessac sont violoniste et clarinettiste à l’Orchestre National ; Didier Benetti, timbalier solo, a signé l’arrangement ; Dimitri Scapolan, opérateur vidéo à Radio France, a imaginé le montage en mosaïque. Ils nous révèlent ici quelques-uns de leurs secrets de fabrication.
 
DR — Le Boléro de Ravel est le morceau idéal pour ce type d’exercice. L’œuvre s’y prête, c’est une succession de solos qui s’accélère. J’ai appelé Didier Benetti. Il est timbalier mais aussi compositeur, en une journée et demie il a réalisé cet arrangement du Boléro.

DB — Le Boléro appartient en effet à l’ADN de l’Orchestre National. Quatre minutes, certes, au lieu du quart d’heure que dure l’œuvre originale, c’est un peu court, mais la progression du morceau est préservée. Mon logiciel de composition musicale appelé Sibelius m’a permis de faire les partitions. Il y a deux thèmes dans le Boléro. Une fois ces deux thèmes exposés, je les ai divisés en petites sections ; j’ai ensuite réalisé une piste de métronome dite Clic, que j’ai envoyée sous format MP3 à tous les musiciens, lesquels ont pu jouer avec ce tempo dans les oreilles et donc être tous en mesure.

JB — Après avoir reçu la partition et la maquette Clic, j’ai enregistré chez moi une vidéo pour me présenter, puis la partie de petite clarinette solo, enfin la partie de deuxième clarinette pour le tutti final. J’ai travaillé avec deux téléphones : un pour me filmer, un autre dans ma poche, relié à une oreillette, pour écouter la bande maquette. Puis il m’a fallu envoyer à Dimitri les trois vidéos par Wetransfer, opération qui, avec ma magnifique connexion ADSL, m’a pris treize heures !

DS — J’ai utilisé quatre logiciels : pour le mixage audio, le titrage, les différents calques de mosaïque et le montage final. J’ai reçu environ 150 fichiers mais de qualités différentes, les musiciens n’ayant pas tous le même téléphone portable. J’ai empilé puis réparti dans l’espace ces fichiers sous forme de lucarnes que j’ai ensuite alignées sur une grille construite via le logiciel Photoshop. Pour le tutti final, où l’on passe de 21 à 35 puis à 51 musiciens, il s’agit d’un vrai travail de réalisation.

DR — L’idée était de partir du son capté chez soi par chacun des musiciens et, à la toute fin, par un artifice de montage, de faire se retrouver les voix individuelles sur une vraie piste de l’Orchestre National, captée en 2015 à l’Auditorium de Radio France.

DS — Pour le mixage son, j’ai fait ce qu’on appelle une conformation. J’ai réparti dans l’espace les différents musiciens, ajouté un peu de réverbération, et, à ma grande surprise, je me suis rendu compte que ça sonnait tout seul : nuances, intentions, le tout avec une justesse impressionnante ! Ces quelque trente-cinq à quarante heures de travail mettent en valeur tous nos métiers, jusqu’au mixage son et à l’habillage vidéo.
 
Propos recueillis par l’équipe vidéo de France Musique
 

Charlie Chaplin, le Philhar et l’Unicef : un coup de cymbales pour les enfants

 
En avril, c’était au tour des musiciens de l’Orchestre Philharmonique d’enfoncer la touche « enregistrer » de leurs téléphones pour l’interprétation de Smile, l’un des thèmes du film Les Temps modernes (1936), composé par Charlie Chaplin en personne.

Derrière ce projet, se cachent Lucas Henri et Lorraine Campet, tous les deux contrebassistes, qui ont proposé la musique et réalisé le montage son ; Floriane Bonanni, violoniste, a assuré la mise en scène pour donner une couleur « chaplinesque » aux petits sketchs qui émaillent la vidéo ; Renaud Guieu, violoncelliste, a pris en charge l’interface entre l’orchestre et l’équipe ; Israel Solórzano a réalisé le montage vidéo.

Il s’agissait d’une première pour tous les membres de l’équipe. Entre le premier courrier électronique envoyé et la publication de la vidéo, il s’est déroulé quatre semaines. Israel Solórzano a passé une semaine et demie à synchroniser l’image des cent musiciens au son mixé par Lucas Henri, et à imaginer des astuces pour conserver l’attention du public (passage du noir et blanc à la couleur, grain « ancien », etc.). « J’ai fait des journées de 8h à 22h, et je recevais encore des messages à 1h du matin. C’était très sportif ! », s’amuse Israel Solórzano. Visuellement, chaque détail compte, et il a fallu tout imaginer sur le champ : « Je tenais, pour l’Unicef, à terminer la vidéo sur ce cercle qui se referme sur l’enfant, comme dans les vieux films. »

Il a fallu réduire l’arrangement de Timothy Brock (seul orchestrateur autorisé par les ayant-droits de Chaplin) composé spécialement pour ce projet, et créer une piste son préalable, composée d’un mélange d’instruments de synthèse et d’instruments réels (piano, harpe, tuba). Lucas Henri : « Il fallait donner aux musiciens une piste son à mettre dans les oreillettes des musiciens, avec quelques clics de métronome afin qu’ils puissent jouer en même temps. L’idée était de donner une piste la plus efficace mais aussi la plus dépouillée possible, pour ne pas bloquer l’interprétation des musiciens. » Et le résultat est époustouflant, réalisé sans trucage : « Nous n’avions pas le confort de disposer d’un enregistrement orchestral de cet arrangement en cas d’incompatibilité des enregistrements individuels ! »

Au fait, pourquoi Smile ? Lucas Henri : « Tout d’abord parce que la musique de Chaplin est magnifique ! Et ensuite parce que le message des Temps modernes de Chaplin est atemporel. Cet appel à garder notre part d’humanité, notre sourire au sein de la société industrielle est plus que jamais valable de nos jours. »
Un message qui prend un sens particulier à la lumière du partenariat entre le Philhar et l’Unicef. Renaud Guieu : « Il nous semblait important d’offrir à l’Unicef un appel aux dons avec… peut-être pas une œuvre d’art, mais en tout cas un objet artistique produit avec notre émotion, notre savoir-faire, et avec la participation de tous les musiciens mais aussi de notre administration, qu’ils soient instrumentistes amateurs ou chanteurs. »
 
Christophe Dilys
 

Viva l’orchestra chez soi !

 
« L’Orchestre National de France… votre orchestre » : l’expression pourrait sortir tout droit d’une agence de communication un peu fatiguée, mais dit à elle seule l’engagement du National auprès du public mélomane… et également musicien. Le concert annuel de Viva l’orchestra ! a bien eu lieu, le 29 avril 2020… sur nos écrans, grâce à l’infatigable violoniste Marc-Olivier de Nattes qui a décidé de convertir l’édition 2020 en concert numérique. « C’était assez simple à préparer en réalité : choisir une œuvre aussi belle qu’intéressante techniquement… et pas trop difficile à mettre en place, organiser les vidéos-tutoriels par les musiciens du National, et créer une vidéo play-back par les musiciens de l’orchestre pour diffuser dans les oreillettes des musiciens amateurs confinés chez eux. »

Prenons par exemple les conseils prodigués par le percussionniste Gilles Rancitelli, qui s’est filmé pour ses élèves invisibles : « Bonjour ! Aujourd’hui, on va jouer de la caisse claire pour accompagner la magnifique Valse de Chostakovitch. On va jouer sur les deuxième et troisième temps, avec la main droite en premier. Pour plus d’énergie, on va accentuer le deuxième temps. » « Nous avons préparé des partitions accessibles pour les plus petits niveaux, reprend Marc-Olivier de Nattes. Il s’agissait de pouvoir participer à partir de deux ans de pratique de l’instrument. Avec notre savoir-faire et celui des arrangeurs (Philippe Perrin et Simon Nebout), nous avons créé des parties jouables pour tout le monde… sans dénaturer l’œuvre. »

Juliette G., gynécologue, fait du violoncelle depuis dix ans. Si son village de Bretagne ne lui permet pas de jouer au sein d’un orchestre, elle peut néanmoins participer aux ensembles de musique de chambre de son conservatoire. « J’avais entendu parler de Viva par certains de mes amis qui avaient des enfants inscrits lors des éditions précédentes. Il est tellement rare pour un amateur d’avoir un sentiment de communion avec des musiciens tels que ceux du National ! Je suis beaucoup l’actualité musicale de Radio France, et c’était pour moi extraordinaire d’en faire partie. »
Collecter l’ensemble des 4 000 vidéos envoyées du monde entier a ouvert les yeux de Marc-Olivier de Nattes : « Il était émouvant de lire sur la messagerie instantanée les discussions entre musiciens qui ne se connaissaient pas et qui s’interpellaient d’un pays à l’autre, réunis par la pratique du même instrument. Certaines vidéos réunissaient des familles entières jouant des instruments très différents, du violon à la caisse claire. Certains enfants s’étaient même habillés en chef d’orchestre ! »

Ce qui étonne Marc-Olivier est la réaction immédiate des musiciens amateurs, qui donne la preuve de leur attente : « La vidéo-modèle a été visionnée plus de 200 000 fois. On ne se rendait pas du tout compte à quel point ce lien exprimait un besoin. Nous garderons ce volet numérique, maintenant, puisque nous voulons étendre le projet Viva l’orchestra sur tout le territoire, ce qui va permettre d’accroître la portée de l’enseignement apporté par les musiciens du National en vidéo. »
Bilan final : 800 000 vues cumulées !
 
Ch. D.
 

Le temps de la fortune, le temps d’une chanson

 
La voix s’est faite à son tour mosaïque avec « O Fortuna » par le Chœur de Radio France, puis l’opération « Le temps d’une chanson » qu’a inaugurée La Javanaise par un chœur de mélomanes, à l’unisson avec Jane Birkin.

« O Fortuna », la page frémissante qui ouvre les Carmina Burana de Carl Orff, a réuni les membres du Chœur de Radio France qui, dans la veine des musiciens de l’Orchestre National puis de l’Orchestre Philharmonique, ont souhaité à leur tour s’adresser au public mélomane. En ces temps d’infortune, choisir « O Fortuna » était bien sûr saluer l’arrivée prochaine de jours meilleurs. 110 000 internautes ont été conquis par le montage de l’opératrice vidéo Morgane Fougeri.

Avec « Le temps d’une chanson », en partenariat avec le Théâtre du Châtelet, il s’agit d’un autre type d’opération, qui cette fois associe le public amateur. Le choix s’est d’abord fixé sur La Javanaise de Serge Gainsbourg, chanson que Juliette Gréco a également rendue célèbre et qui appartient désormais au patrimoine. Et ça a marché ! 3 600 vidéos ont été envoyées (dont celle de Jane Birkin !) pour cette Javanaise sortie le 9 mai… d’où la frustration de ceux qui n’ont pas pu en faire partie ! Comme pour Viva l’orchestra ! les professionnels de la Maîtrise de Radio France (Clémence Vidal, Lise Borel, Louis Gal et Victor Jacob) se sont improvisés YouTubers pour livrer aux musiciens amateurs des tutoriels vidéos afin d’améliorer leur technique vocale, après que Sofi Jeannin, directrice musicale de la Maîtrise, eut donné la méthode.

Forts de ce premier succès (La Javanaise a suscité 320 000 vues), les artisans du projet « Le temps d’une chanson » ont décidé de renouveler l’expérience avec la chanson De temps en temps d’André Hornez, enregistrée en 1939 par Joséphine Baker, avec cette fois des tutoriels vidéos animés par trois membres du Chœur de Radio France : Claudine Margely, Daïa Durimel et Vincent Lecornier.
 
Ch. D.
 

Transmettre

 
Transmettre peut être un vœu pieux ou un lieu commun. Quand les vents sont contraires et que le mal est là, qui rôde comme le loup du conte de Prokofiev, transmettre devient cependant une nécessité, mieux : oblige à l’imagination. Les vidéos en mosaïque (auxquelles il faudrait ajouter la Clapping Music de Steve Reich, avec les percussionnistes des deux orchestres de Radio France, qui a abouti à 88 000 vues) ne sont qu’un exemple.

C’est ainsi que le partenariat qui lie Radio France et France Télévisions, à la faveur de l’école de Lumni, l’offre éducative gratuite de l’audiovisuel public, a permis à Magali Mosnier, flûtiste à l’Orchestre Philharmonique, et à Laurya Lamy, soprano du Chœur de Radio France, de présenter leur métier, leur pratique musicale, et l’enthousiasme qui est le leur à faire de la musique.
De même, le partenariat au long cours avec Orchestre à l’école a permis à plusieurs membres de l’Orchestre Philharmonique de concevoir des tutoriels (outils pédagogiques numériques) présentant leur instrument : les prestations d’Anne-Marie Gay (hautbois), Jean-Pierre Odasso (trompette), Renaud Guieu (violoncelle), Céline Planes (violon), Jérôme Voisin (clarinette), Yann Dubost (contrebasse), Florian Schuegraf (tuba), Alain Manfrin (trombone), Anne-Sophie Neves (flûte), Joffrey Quartier (cor) et Gabriel Benlolo (percussion) ont ensuite été réalisées sous forme vidéo par Camille Lannier.
 

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