Dialogue entre une jeune fille et un crocodile

Lundi 10 septembre 2018
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Dialogue entre une jeune fille et un crocodile | Maison de la Radio
Connaissez-vous Roald Dahl ? Lisez ce petit dialogue : il vous familiarisera avec le crocodile inventé par cet écrivain dont Isabelle Aboulker fera le 15 décembre un opéra pour les petits et les moins grands.
C’était un été vraiment très chaud ; c’était l’été de mes huit ans ans et demi. J’avais des bouclettes brunes et une petite robe verte qui voletait au vent. Comme souvent, je passais mes vacances au lac, dans la région de Manchester. Il pleuvait souvent, on s’ennuyait ferme. La présence de mes parents n’arrangeait rien : mon père, employé de banque au teint cramoisi et aux chemises à manches courtes, ne parlait que de pêche et de football. Quant à ma mère, elle ne cessait de me houspiller pour un oui ou pour un non.

Pour tuer le temps, je faisais fréquemment le tour du lac. Au nord, il y avait toutes sortes de cabanes qui vendaient des sodas, où les mômes se pressaient comme des petits toutous. Moi, je préférais m’isoler au sud, lire mes auteurs préférés, comme Charles Dickens, Charlotte Brontë ou Jane Austen. Eux seuls me murmuraient à l’oreille des choses dignes d’être connues : il m’était ainsi plus agréable de m’enfoncer dans les marécages, d’ouvrir un livre et d’oublier, pour un petit moment, la civilisation bruyante qui peuplait les environs.

Un jour (c’était un dimanche), alors que j’étais profondément plongé dans Lady Susan, que mes pieds pataugeaient dans la mare et que les herbes hautes chatouillaient mes aisselles, je me mis soudainement à marmonner et même (c’est un peu vulgaire) à chantonner : Ô ma jolie tortue tu es mon seul amour…

Une voix grave et doucereuse à mes côtés fredonna en réponse : …ô ma jolie tortue je t’aimerai toujours. J’étais si captivée par ma lecture que je n’y prêtais pas attention. Je continuais à chanter et la voix continuait à me répondre, dans une moiteur estivale ma foi plutôt agréable. Je sursautai soudain. Je crus, à cause de la voix grave, qu’un monsieur se promenait dans le coin, dans le seul but de me déranger dans ma lecture. Je tournai la tête vers la gauche, c’est à dire vers le versant le plus sombre du marécage. Je compris que la voix ne venait pas d’un être humain mais d’un crocodile, qui barbotait depuis un certain temps à mes côtés. Je pris une inspiration profonde.

Le crocodile inclina sa gueule vers moi et me sourit d’un air affable :
— Il fait plutôt chaud, non ?
— Assez, oui, dis-je d’un ton dont je ne maîtrisais pas toutes les nuances.
— C’est comme ça parfois, l’été. C’est à la limite du supportable mais on s’y fait.

Un silence gênant s’installa. Je ne savais pas quoi répondre. Cependant je m’efforçai d’être polie et d’engager amicalement la conversation.
— Vous chantez depuis longtemps ? toussai-je.
— C’est bien aimable à vous, jeune demoiselle, de poser la question. Sachez que jusqu’à présent, je ne m’étais encore jamais aventuré à faire entendre ma voix à quiconque. Mais, en vous entendant entamer cette chanson qui est un vrai classique, ici-bas, je n’ai pu m’empêcher de vous donner la réplique.
— Vous n’avez jamais chanté à personne ? Je suis donc la première ?
— Il y a quelque chose qui m’a mis en confiance chez vous, oui, dit-il en souriant de plus en plus.

J’étais décontenancée par son aplomb et son côté sans-gêne. Néanmoins, je le laissai continuer. Après tout, une rencontre ponctuelle n’était pas si désagréable pour tuer le temps. Il ne s’arrêtait plus :
— Ce quelque chose m’a intrigué et m’a poussé à vaincre ma timidité naturelle et à venir accompagner votre voix. Je suis d’ailleurs heureux que vous m’ayez accepté à vos côtés et qu’une sorte de complicité soit née entre nous : d’ordinaire les petits humains ont peur de ma présence. Pourtant, tout le monde sait ici que je ne mange plus de chair humaine : le goût est coriace, élastique, écoeurant et amer. Je ne mange plus que du chocolat. Et d’ailleurs, vous voyez ce versant du lac ? On dit que Willy Wonka, le célèbre chocolatier, s’apprête à y créer une rivière de guimauve.

Et le crocodile me raconta cette histoire. Connaissant la légende de Willy Wonka sur le bout des doigts, je me doutais qu’il était très peu crédible d’installer ses rivières sucrées dans un endroit aussi peu intéressant. Le reptile à la peau verdâtre continuait de me caresser dans le sens du poil, avec sa voix grave et doucereuse et ses clins d’oeil malicieux. Pour ma part, j’étais rassurée de le savoir végétarien.
— Jouez-vous d’un instrument de musique par hasard ?
— Tout à fait, répondais-je fièrement, à la maison je joue du piano et de la trompette. J’aime bien Chopin, même si c’est plutôt facile pour quelqu’un de mon niveau.
— Facile pour vous ? Vous devez être vraiment une artiste hors du commun !
— C’est parfois difficile pour les autres de le comprendre et de l’accepter, dis-je en rougissant légèrement.

Mon hôte s’animait de minute en minute. On voyait qu’il désirait discuter avec moi depuis longtemps. J’en étais naturellement ravie, car je suis loin de détester parler de mes activités favorites.
— Et vous, monsieur le crocodile, quels sont vos passe-temps, ces derniers temps ?
— Je suis très occupé. Il faut constamment que je donne des coups de main à mes amis de la rivière, pour les aider à préserver leurs habitats malgré l’activité des humains. Je suis le garant de la biodiversité ici. Je suis au centre de toute l’activité de la zone : c’est simple, si un animal, quel qu’il soit, a une peur, une incertitude ou un problème, qu’il soit castor, mouche ou hippopotame, je me fais un devoir d’honneur de l’aider autant que je peux.

Et tandis qu’il s’exprimait, ses grandes dents, affutées comme de petites lames de couteaux, se découvraient drôlement, et de plus en plus. J’étais assez fasciné par ces dents, à tel point que je ne faisais même plus attention à ce qu’il racontait. Il se rendit compte qu’il avait perdu mon attention et décida de se remettre à me questionner sur ma petite vie :
— Que voulez-vous faire plus tard, au juste, jeune fille prometteuse que vous êtes ?
— Oh, il y a plein de choses que j’aimerais faire. J’aimerais bien être pianiste ou alors musicienne d’orchestre, mais la vie d’artiste, ce n’est pas sérieux. Je pense que je voudrais être comme mon grand-père, et soigner les êtres vivants.
— Y compris les animaux ?
— Pourquoi pas ?
— C’est une merveilleuse idée, jeune fille. Puis-je vous confier quelque chose ?
— Allez-y.
— J’ai une dent à l’arrière de ma mâchoire, qui me lance terriblement, à tel point que je suis incapable de mastiquer les tablettes de chocolat que les touristes me jettent.
— Vous avez certainement une carie, c’est normal avec tout ce sucre.
— J’ignore si vous trouverez ma question inconvenante mais… pourrais-je vous demander d’y jeter un oeil ?
— Aucun problème, dis-je avec un ton que je voulais professionnel, je vais regarder et vous préconiser une solution médicale. Ouvrez la gueule, monsieur.

Il s’exécuta docilement. On voyait qu’il n’attendait que ça, d’être soigné.
— Je ne vois rien, quelle dent vous fait mal ?
— C’est tout au fond.
— Vos dents ont l’air en parfaite bonne santé, monsieur ; blanches, saines et affutées à souhait. Je ne comprends pas.
— C’est que j’ai…
— Qu’avez-vous ?
— J’ai dressé…
— Dressé quoi…?
— Dressé…des plans secrets et mis au point des ruses habiles !

La lumière disparut, et mon petit corps fut propulsé vers les entrailles du monstre malhonnête qui venait de m’engloutir crue. Je ne fus sortie de cette mauvaise passe que par le concours des autres animaux du marécage, qui vinrent sermonner et punir une énième fois le crocodile de ses mauvaises habitudes anthropophages. Je retrouvai ma place auprès de mes parents et je jurai que jamais, jamais l’on ne me reprendrait à faire confiance aux êtres dotés d’une voix grave et doucereuse.

Gaspard Kiejman
 

Qui est Roald Dahl ? 

C’est peu de dire que Roald Dahl a eu plusieurs vies. L’homme que l’on connaît en tant qu’auteur pour enfants est né à Llandaff, près de Cardiff, en 1916. Ses parents lui donnent ce prénom peu commun en hommage à Roald Amundsen, explorateur du pôle Sud. Après une enfance plutôt malheureuse à Llandaff, il préfère travailler pour une compagnie pétrolière plutôt que d’aller à l’Université. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est pilote d’avion de chasse, et subit un crash en Afrique du Nord, ce qu’il raconte en 1942 dans un premier texte, Shot Down Over Libya. Il est aussi brièvement espion, et travaille pour le MI6 britannique. Dahl prend la plume après la guerre, lorsqu’il écrit des nouvelles à la fois humoristiques et sordides, contenues aujourd’hui dans les recueils Kiss Kiss et Bizarre, Bizarre !

À partir des années 1960, il écrit pour les enfants et connaît un succès immense : ses romans Moi, Boy, Matilda et surtout Charlie et la Chocolaterie sont des chefs d’œuvre de la littérature pour enfants. Sa manière qui mêle éléments de fantastique et traits d’humour typiquement britanniques, est instantanément reconnaissable. Nombre de ses livres sont indissociables des illustrations de Quentin Blake, avec qui il commence à collaborer en 1978. Il signe également plusieurs scénarios, dont celui de l’épisode de James Bond On ne vit que deux fois. Après la publication d’un dernier livre pour enfants, Un Amour de tortue, Roald Dahl meurt le 23 novembre 1990 à Oxford.

G. K.
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Assister au concert du 15 décembre

Une histoire de crocodile

Une histoire de crocodile | Maison de la Radio
Concert Jeune public À partir de 6 ans

Maîtrise de Radio France
Orchestre Philharmonique de Radio France

« J’ai dressé des plans secrets et mis au point des ruses habiles », se vante l’Énorme Crocodile auprès des animaux de la jungle. Mais dans quel but exactement ?
Samedi15décembre201814h30 Maison de la radio - Auditorium de Radio France

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