Fazil Say, d’Orient et d’Occident

Jeudi 14 août 2014
Fazil Say, d’Orient et d’Occident | Maison de la Radio

Le pianiste Fazil Say jouera Saint-Saëns et Ravel avec l’Orchestre National de France, le 6 octobre prochain au Châtelet.

En 1847, Liszt est allé joué à Constantinople devant le sultan Abdül Medjid au palais de Ciragan. On dit même qu’il fut reçu, grâce à l’entremise de Lamartine, par le grand vizir Mustafa Rachid Pacha. C’est que les Turcs, à cette époque, connaissaient bien la culture de l’Europe occidentale. Et puis Liszt le Hongrois n’était-il pas lui aussi un lointain descendant des vastes régions de l’Asie centrale ?

Un siècle et demi plus tard, voici un autre Turc tout aussi féru de piano et de cette musique qu’on appelle classique ou savante par facilité. Il s’appelle Fazil Say. Mais il va plus loin que le sultan puisqu’il joue lui-même du piano, improvise brillamment, et compose de surcroît. Rien pourtant ne prédisposait ce jeune artiste, fils du musicologue Ahmet Say, né en 1970 à Ankara, en plein cœur de l’Anatolie (et non pas à Istanbul, là où l’Orient s’ancre à l’Occident), à devenir l’un des pianistes les plus fantasques, les plus inventifs d’aujourd’hui.

Au Conservatoire de sa ville natale, il étudie le piano avec un ancien élève d’Alfred Cortot, mais aussi la composition. Une bourse lui permet, alors qu’il a dix-sept ans, de travailler à Düsseldorf où il étudie pendant cinq ans à l’Institut Robert Schumann en compagnie de David Levine. (Non, Schumann n’est jamais allé à Constantinople !) Puis l’Académie de Berlin lui propose d’enseigner à son tour. N’a-t-il pas composé, à l’âge de seize ans, une œuvre baptisée Black Hymns pour célébrer le sept cent cinquantième anniversaire de la ville ? Berlin encore, via son Orchestre symphonique, lui fait une nouvelle proposition et lui commande son premier concerto, pour piano, violon et orchestre, dont la première mondiale a lieu en 1991, l’année même où sont également créées, à Cologne, ses Quatre Danses de Nasreddin pour piano.

Ankara-Berlin-New York

New York ! En 1995, Fazil Say remporte les Young Concert Artists International Auditions de New York. Il a vingt-cinq ans. Il a effectué en deux temps (l’Allemagne, puis les États-Unis) son grand voyage artistique vers l’Occident, et décide de s’installer à Manhattan. Depuis lors, il se sent héritier des deux cultures, se reconnaît aussi bien turc que new yorkais, éprouve avec gourmandise, avec passion, parfois avec des déchirements, rarement avec des remords, tout ce qu’il y a d’exaltant et de douloureux à sentir en soi un cœur oriental et un esprit occidental. Malheureusement, la liberté d’esprit de Fazil Say l’a fait condamner en 2013 pour « atteinte aux valeurs religieuses de l’islam », ce qui bien sûr n’a en rien entamé ses convictions.

1995, c’est aussi l’année de son premier concert en France : au Festival de Radio France et de Montpellier. Dès lors, comme on le lit dans toutes les bonnes biographies, les engagements se multiplient, de La Roque d’Anthéron à Montreux, où il se produit également avec son quartette de jazz, qu’il emmène jusqu’au festival de jazz d’Istanbul. Mais Fazil Say ne se contente pas de mener une carrière de pianiste. Il veut continuer de composer et de donner sa chance au télescopage des répertoires. « J’utilise tous les langages à ma disposition, explique-t-il : musique tonale, jazz, musique turque, écriture dodécaphonique, mais je me refuse à tomber dans un système. Je fais partie de ces artistes qui ont vu combien une certaine musique contemporaine a pu se séparer du public après la Seconde Guerre mondiale. Ou plutôt, j’arrive à un moment où cette séparation est derrière nous, où il nous faut prendre la mesure de l’héritage immense qui nous est légué. Et pour moi qui ai un pied dans chacune des deux cultures, cet héritage est d’autant plus vaste. »

Soie et marteaux

Son deuxième concerto, créé à Boston en 1996, il le baptise presque naturellement Silk Roads, en hommage à ces Routes de la soie qui, dès le troisième siècle avant Jésus-Christ, apportèrent de Chine en Europe les tissus, les épices, mais aussi les connaissances, les philosophies. Une musique rugueuse, mêlée, impatiente, plutôt inquiète (le premier mouvement s’intitule « White Dove/Black Clouds »), souvent nostalgique, mais qui a peu à voir avec les Steppes de l’Asie centrale chères à Borodine ou avec le Marché persan façon Ketelbey.

Vient, la même année, la déroutante Symphonie de chambre, mais on aurait tort de ne pas citer aussi d’autres partitions telles que les Variations sur Paganini, les Variations sur le Rondo alla turca de Mozart, les deux Ballades pour piano et cordes, assez uniformément mélodiques, les quatre Pièces de fantaisie, brève tétralogie dont le troisième volet s’intitule « Dervish in Manhattan » et superpose allègrement les souvenirs du pays natal et les martèlements de New York. Kurt Masur, alors directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de New York, est séduit, propose à Fazil Say de donner une série de concerts avec son orchestre, et lui passe commande d’un troisième concerto, qui est créé par le compositeur en janvier 2002, au Théâtre des Champs-Élysées, en compagnie de l’Orchestre National de France (Masur convalescent, c’est Eliahu Inbal qui dirige à cette occasion)

Les disques de Fazil Say sont aussi divers que ses tentations. Outre l’album consacré à Gershwin, on n’oubliera pas, en particulier, Le Sacre du printemps, dans la version réalisée pour piano à quatre mains par Stravinsky quelques mois avant la création scénique de l’œuvre en 1913, et que Fazil Say a enregistrée seul, au prix de mille prouesses musicales et techniques, et bien sûr à sa manière. Il est vrai que le Sacre l’a réconcilié avec la vie et avec la musique un soir qu’il se morfondait dans une résidence universitaire de Düsseldorf.

Le désir profond de Fazil Say musicien ? Aller au-delà de ce qu’il appelle « le mur », c’est-à-dire la note. « Le paradis, dit-il, est là-bas. »

Christian Wasselin

Cet article est la version mise à jour d’un texte paru en 2001 dans Scènes Magazine.

Le concert du 6 octobre sera diffusé ultérieurement sur France Musique.

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