Hispanité et espagnolades

Jeudi 12 Février 2015
Hispanité et espagnolades | Maison de la Radio
Les musiciens espagnols se sont-ils laissé prendre au piège de la couleur locale ? Petit retour en arrière avant d’aller écouter les concerts des 26 et 27 février, et le récital donné le 4 mars par Luis Fernando Pérez.

C’est peut-être le sort des contrées musicales méconnues que d’être peintes aux couleurs du pittoresque. Mais dans le cas de l’Espagne, pays musicalement riche et fécond, le chromo persistant d’une musique haute en couleur se prêtant aux danses en robes à volant, tient du paradoxe. Ce cliché n’est pourtant pas si vieux. Alors même que la musique espagnole remonte du fond des âges.
 
Le témoignage affirmant qu’il existait une agglomération fort ancienne dans la zone du delta du Guadalquivir, laisse supposer que son avènement date des premières traces répertoriées dans le berceau méditerranéen, avec les Grecs et les Phéniciens. Sous l’impulsion des empereurs Trajan et Hadrien, l’Hispalis romain abrite une école musicale renommée. Au VIIe siècle, les Etimologiae de Saint Isidore restent le premier grand recueil de définitions musicales dont l’histoire garde le matériau. Avec la période musulmane, la péninsule devient le plus important centre de facture d’instruments du monde arabe, mais aussi chrétien. Une tradition qui se perpétuera bien après la Reconquête. Musiciens et interprètes entretiennent aussi la flamme : aux récitations chantées de Ishbillia vont succéder bientôt les juglars des troubadours et ménétriers, à travers cantigas et cancioneros.
 
Au siècle d’Or, porté par le vent de la Contre-Réforme, l’Espagne est un foyer de fermentation musicale des plus actifs. Les noms de Cabezon, Morales ou Victoria signent une splendeur sans précédent. De la messe polyphonique au motet, du villancico au romance, du madrigal à l’ensalada, musiques liturgiques et profanes confondues, toutes les formes propres à la Renaissance seront illustrées. Au début du XVIIe siècle, suivant de peu Rome mais précédant Venise, Madrid est l’une des toutes premières villes à vivre l’expérience du théâtre lyrique, bien avant les cités de France ou d’Allemagne. L’influence de l’Espagne sur le reste de l’Europe musicale est alors manifeste, et l’on ne compte pas les passacailles, chaconnes ou séguedilles qui parsèment, sans nul pittoresque, les œuvres de Bach, Rameau ou Mozart. Forte de sa puissance politique et de son riche passé, l’Espagne essaime simplement des formes reprises comme des classiques.
 
Avènement du pittoresque
 
C’est alors, au seuil du XIXe siècle, que les choses prennent une autre tournure. La fin de l’épopée napoléonienne, dont la péninsule ibérique a vécu un épisode particulièrement sanglant, annonce dans toute l’Europe la montée des nationalismes. L’Espagne redécouvre la zarzuela, flambeau d’un art lyrique spécifique face à l’italianisme dominant. Mais c’est aussi le temps des écrivains en mal d’exotisme. Sur les pas d’un romantisme facile, narrateurs de voyage ou vaudevillistes, colportent en Europe la panoplie convenue des danses, guitares, gitans, cigares et codes d’honneur pointilleux.
 
Si les peintres orientalistes ont planté leurs chevalets en Afrique, Gautier, Dumas ou Hugo découvrent en Espagne un Orient d’autant plus mystérieux qu’il est accessible. Les musiciens renchérissent : la Symphonie espagnole de Lalo ouvre la voie aux Jota aragonaise, España, Capriccio espagnol de Saint-Saëns, Chabrier, Rimski-Korsakov, sans oublier la Zaïde de Berlioz lui-même. Ces pièces colorées, écrites souvent avec talent quand ce n’est avec la plus haute inspiration comme l’Iberia de Debussy ou la Rhapsodie espagnole de Ravel, participent d’une vogue qui enflamme tous les milieux musicaux, mais n’est pas toujours exempte de frivolité. Alors que précédemment Mozart, Rossini, Donizetti ou même Verdi rehaussaient leurs sujets hispaniques de touches discrètes, les traits se font désormais appuyés, à l’instar de ceux du toréador puéril et vaniteux grossièrement campé par Meilhac et Halévy. L’espagnolade est née.
 
Les pièges du costumbrismo
 
Curieusement, l’Espagne fera bon accueil à cette caricature d’elle-même venue de l’extérieur. Si Francisco Barbieri, Tomas Breton ou Ruperto Chapi s’attachent à forger un répertoire national enraciné, d’autres tenants de la zarzuela succombent à la tentation du tableau de mœurs. A l’orée du XXe siècle, Falla et Albeniz n’y échapperont pas toujours, et leur rapide renommée internationale reposera sur le malentendu de pages empreintes de topismes. Nuits dans les jardins d’Espagne et Iberia, où se retrouvent les mêmes évocations de l’Alhambra, des faubourgs de Cordoue et de Séville, marquent toutefois un élargissement – sublimé avec génie dans le cas d’Iberia – des thèmes puisés au folklore. Mais quel folklore ? Les gitaneries de convention du premier Falla, celui de l’Amour sorcier ou de la Vie brève, naîtront alors que le compositeur ignore encore tout du cante jondo. Encore s’agit-il d’une tradition musicale particulière, non réductible au monde hispanique.
 
On étonnerait plus d’un mélomane, et bien des Andalous, en affirmant que le flamenco n’est en rien le folklore de l’antique Bétie – folklore aujourd’hui presque oublié, formé de cantilènes modales peu éloignées des chants traditionnels de notre Bretagne. Falla et Albeniz eux-mêmes semblent s’être conformés aux schémas simplificateurs forgés à l’étranger : l’Espagne, c’est l’Andalousie – et l’Andalousie se résume aux gitans. On songe à l’irrésistible film de Garcia Berlanga, Bienvenido mister Marshall, où dans l’espoir d’une hypothétique visite d’un émissaire des États-Unis, des villageois de Castille se griment en Sévillans et décorent leurs maisons de fausses ferronneries.
 
Rien d’étonnant alors que les compositeurs espagnols célèbres au delà des Pyrénées, le soient pour des pages d’un chatoyant et suspect costumbrismo.
 
Mais ce temps est peut-être révolu, avec par exemple la remise à l’honneur de la zarzuela, ancrée dans une urbanité madrilène jusque là ignorée, ou le nouvel intérêt pour des compositeurs dont l’ambition ne se suffit pas de la couleur locale. Si son patronyme et son parcours ne portent guère à l’archétype, Roberto Gerhard, disciple de Schoenberg et initiateur du dodécaphonisme en Espagne, se révèle un musicien non moins important que son contemporain Falla. Francisco Guerrero, disparu prématurément l’an dernier et auquel le récent Musica de Strasbourg a rendu un hommage remarqué, apparaît comme l’un des compositeurs majeurs de notre époque, d’une portée universelle qui fait fi de son lieu de naissance Linares, près de Jaen, ville andalouse pittoresque s’il en est.
 
Pierre-René Serna
 
Le récital du 4 mars sera diffusé ultérieurement sur France Musique.
 

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