Jazz et écriture : courants alternatifs

Mercredi 9 septembre 2020
Jazz et écriture : courants alternatifs | Maison de la Radio
Martial Solal : le nom du pianiste est bien connu des amateurs de jazz. Le 11 septembre, l’Orchestre National présente trois de ses concertos : l’occasion d’évoquer les échanges entre jazz et musique écrite.
 
Né de la confrontation avec la culture européenne des populations africaines déportées en Amérique, le jazz se situe au confluent de deux univers, mais ne peut être résumé à un simple métissage. S’il emprunte à la musique occidentale une part de son langage harmonique, de son système de notation et de son instrumentarium, il s’épanouit pleinement dans une dimension originale, où comptent autant la constitution d’une sonorité personnelle, la pratique de l’improvisation et la mise en œuvre de subtiles variations rythmiques.
 
Avant même la naissance du jazz proprement dit, cet échange est frappant dans la manière dont les Noirs américains s’approprient les cantiques méthodistes pour donner naissance aux negro spirituals, à la façon dont ils truffent le répertoire des brass bands de leurs propres cake walks, dont ils investissent la musique de salon pour inventer le « temps déchiré », le ragtime. Scott Joplin, le compositeur du célèbre Maple Leaf Rag, a lui-même la tentation de l’écriture avec son opéra Treemonisha, resté lettre morte de son vivant. L’un de ses continuateurs dans le style du piano stride, James P. Johnson, signe lui aussi des partitions symphoniques. Mais tout cela n’appartient pas encore au domaine du jazz stricto sensu.
 
Dépasser le temps court
 
Les jazzmen de la première heure, Louis Armstrong, Sidney Bechet ou Jelly Roll Morton, sont surtout des auteurs de thèmes, ou de petits arrangements. Chez Count Basie et Fats Waller, ils sont souvent réalisés au fur et à mesure des répétitions, et mémorisés par les musiciens. Il faut attendre Duke Ellington, rejoint ensuite par son associé Billy Strayhorn, pour voir émerger une volonté d’écriture plus ambitieuse. Pensé pour le trompettiste Cootie Williams, son Concerto for Cootie (1940) ne comporte pas une once d’improvisation. Avec ses Suites, Ellington cherche bientôt à élaborer des formes dépassant le temps court du morceau gravé sur 78 tours.
 
Du côté des compositeurs du monde classique, ils sont nombreux à tenter d’approcher l’esprit d’invention du jazz et des autres branches de l’arbre afro-américain. Stravinsky (Ragtime, Piano Rag Music), Milhaud (La Création du monde) et Ravel (les deux Concertos pour piano, le Blues de la Sonate pour violon et piano), en incorporant quelque touche exotique à leur langage, passent à côté de l’essentiel, en mésestimant la souplesse de la mise en place – autrement dit le swing –, la liberté de l’interprète-créateur dans l’improvisation sur le vif, et le sens profond de la blue note, irréductible à une couleur locale. Plus proche de la source, le jeune Gershwin crée son propre monde avec la Rhapsody in Blue, dépassant l’idée simpliste d’un « jazz symphonique » soufflée par le commanditaire, Paul Whiteman. Aidé par l’arrangeur Ferdé Grofé pour la Rhapsody, Gershwin s’émancipe dans ses partitions suivantes, jusqu’à l’opéra Porgy and Bess, qui ne doit plus guère au jazz. Les jazzmen rendront davantage justice au compositeur en reprenant abondamment ses songs pour en faire d’inoxydables standards.
 
En 1957, lors d’une conférence donnée à l’université Brandeis, le compositeur Gunther Schuller augure la naissance d’un « Third Stream », un troisième courant qui réunirait « la spontanéité de l’improvisation et la vitalité rythmique du jazz avec les procédés et techniques de composition que la musique occidentale s’est donnés en sept siècles d’évolution ». Gil Evans, George Russell ou encore Eddie Sauter (« Focus » avec Stan Getz, 1961) creusent cette idée neuve, que le compositeur français André Hodeir mène plus loin encore, en écrivant des « improvisations simulées » pour des solistes choisis*. Martial Solal, quant à lui, souligne la nécessité de faire jouer ses partitions écrites par des « professionnels capables d’œuvrer dans un genre comme dans l’autre ».
 
Une œuvre écrite
 
Dès les années 60, le phénomène touche aussi des musiciens issus de la mouvance du free jazz, comme Bill Dixon, fondateur de la Jazz Composers Guild, ou Anthony Braxton, qui construit une impressionnante œuvre écrite, tout en s’appuyant sur la tradition jazzistique de Lennie Tristano et Dave Brubeck.
 
Aujourd’hui, les compositeurs de jazz sont pléthore : dans une veine historiciste assumée chez Wynton Marsalis, ou dans un registre plus expérimental, chez le saxophoniste John Zorn ou le guitariste Marc Ducret. Juste retour des choses, ils investissent des lieux de création jusqu’ici réservés aux compositeurs de musique écrite « contemporaine », tels le saxophoniste Steve Lehman (né en 1978), qui fut l’élève de Tristan Murail à l’université Columbia, ou le batteur Tyshawn Sorey (né en 1980), dont les partitions figurent au répertoire de l’Ensemble intercontemporain.
 
Arnaud Merlin
 
* Anna Livia Plurabelle, d’André Hodeir, est au programme de l’Orchestre national de Jazz, dirigé par Patrice Caratini, le 6 mars 2021 au Studio 104.
 
 

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Martial Solal ouvre la saison des concerts de Jazz à Radio France au studio 104.
Vendredi11septembre202020h00 Maison de la radio - Auditorium

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