La mer est née en Bourgogne

Jeudi 2 avril 2020
La mer est née en Bourgogne | Maison de la Radio
Besoin d’air ? Partez pour le bord de la mer en compagnie de Debussy.
On connaît la phrase célèbre de Debussy dans Monsieur Croche : « Il me semblait que, depuis Beethoven, la preuve de l’inutilité de la symphonie était faite. » Et puis : « Aussi bien, chez Schumann et Mendelssohn n’est-elle plus qu’une répétition respectueuse des mêmes formes avec déjà moins de force. » Illustrer une forme éprouvée, s’acharner sur un plan considéré comme vieilli, voilà bien ce qui déplaisait à Debussy – qui écrivit pourtant trois sonates à la fin de sa vie ; il est vrai que la guerre faisait rage et que le musicien, accablé par la maladie, voulait retrouver là un esprit français qui avait brillé au XVIIIe siècle et qu’on avait selon lui négligé depuis lors.
 
Une symphonie cachée ?
 
Dans la même veine, Debussy s’amuse à donner la recette d’une bonne symphonie, c’est-à-dire de la perpétuation d’un vieux schéma : « Une symphonie est construite généralement sur un choral que l’auteur entendit tout enfant. – La première partie, c’est la présentation habituelle du “thème” sur lequel l’auteur va travailler ; puis commence l’obligatoire dislocation… ; la deuxième partie, c’est quelque chose comme le laboratoire du vide… ; la troisième partie se déride un peu dans une gaieté toute puérile, traversée par des phrases de sentimentalité forte ; le choral s’est retiré pendant ce temps-là, – c’est plus convenable – ; mais il reparaît, et la dislocation continue, ça intéresse visiblement les spécialistes, ils s’épongent le front et le public demande l’auteur. »
On remarquera, et c’est là que le propos devient intéressant, que Debussy évoque les trois parties d’une symphonie alors que la règle, qui certes souffre nombre d’exceptions, veut qu’une symphonie en comporte quatre. Il va plus loin : il s’applique à lui-même la règle des trois mouvements. On a ainsi beaucoup glosé sur la forme de La Mer : fausse symphonie ? symphonie honteuse ? Prudent (ou retors, ou évasif, selon les points de vue), Debussy se contente d’annoncer : « La Mer, trois esquisses symphoniques ». Il est vrai que ce triptyque qui est moins l’illustration d’une forme donnée a priori qu’une suite de poèmes ou d’évocations en hommage à l’infini du monde et des éléments : Olivier Messiaen affirmait que Debussy « fut le plus grand amant de l’eau et du vent », celui « qui a introduit l’idée de flou, non seulement dans l’harmonie et dans la mélodie, mais surtout dans le rythme et dans la succession des timbres ».
 
Dialogue de l’art et de la nature
 
Debussy commença de composer La Mer en 1904, non pas au bord d’un océan mais en Bourgogne, expliquant à André Messager : « Cela vaut mieux à mon sens qu’une réalité dont le charme pèse généralement trop lourd sur votre pensée. » Il poursuivit sa partition à Jersey puis à Dieppe, et l’œuvre fut créée le 15 octobre 1905 par les Concerts Lamoureux sous la direction de Camille Chevillard.

Pour Debussy, moins encore que pour le Beethoven de la Symphonie pastorale, il ne s’agit pas d’« imiter la nature », de peindre les éléments ou les phénomènes météorologiques qui les animent ; la musique descriptive ne convient ni à la ductilité de la musique de Debussy, ni à son tempérament de démiurge. Il s’agit au contraire d’inventer, de donner la réplique à la nature par l’art, de lui opposer autre chose. Dix ans plus tard, avec la Symphonie alpestre, Richard Strauss cédera plus facilement à la tentation d’illustrer.

Plus encore que dans les trois Nocturnes (créés en 1901), Debussy renouvelle entièrement, dans La Mer, le son de l’orchestre symphonique, sa respiration et l’énergie qui circule d’un pupitre à l’autre, comme s’il était porté par la volonté de faire danser la mer, le vent et les nuages. « C’est de la parenté acoustique de chaque groupe d’instruments, disposé en quelque sorte comme un éventail de sons, qu’un univers sonore naît dont la mobilité et les valeurs colorées fascinaient ou déconcertaient les contemporains » (Uwe Kraemer).
 
Trois temps, trois mouvements
 
« De l’aube à midi sur la mer » s’intitulait au départ « Mer belle aux îles Sanguinaires ». Cette page n’est pas conçue comme un simple crescendo. Une introduction sombre conduit à une première montée qui aboutit elle-même à une séquence d’une grande animation rythmique. Un silence amène un motif chaleureux des violoncelles qui donne à son tour l’impression de proliférer sans jamais épouser le schéma du développement attendu. La musique naît d’elle-même d’une manière continue, là, dans l’instant, et se pulvérise aussitôt, un peu comme la houle s’évanouit et devient écume aussitôt que ses menaces se sont réalisées.

C’est dans « Jeux de vagues » qu’on jouit le plus de cet éparpillement des timbres qui fera le tissu souverain de la musique écrite par Debussy pour le ballet Jeux (créé en 1913). « Le second mouvement propose une pulvérisation sonore telle que le temps musical en devient presque insaisissable », dit Jean Barraqué. Il faut voir au concert cette page exécutée par les instrumentistes d’un orchestre pour prendre conscience de la fragmentation des motifs, de leur entrelacs, de la manière dont les couleurs se juxtaposent. Il ne s’agit plus ici d’une esquisse symphonique, mais de l’emboîtement d’une infinité d’esquisses qui, par son miroitement complexe, donne une idée vertigineuse de ce qui naît et renaît toujours.

Par contraste, « Dialogue du vent et de la mer » (Debussy avait d’abord intitulé ce volet « Le vent fait danser la mer »), plus dramatique, plus affirmatif, est aussi moins scintillant. Un grand élan remplace les chatoiements infinis. La musique s’avance dans une manière d’extase violente qui dit l’amour sans cesse recommencé du compositeur pour la mer.

Peu de partitions évoquent avec une telle violence, même dissimulée, le pouvoir insondable de la mer, son immensité liquide et sa force tranquille. Peut-être faudrait-il aller voir du côté de l’opéra Peter Grimes (1945) dont Britten lui-même tira une suite d’orchestre modestement intitulée Four Sea Interludes, pour trouver, mais dans un tout autre style évidemment, pareil écho du grand souffle marin.
 
La mer et les chemins
 
Quatre ans avant La Mer, Debussy avait réuni trois Nocturnes pour orchestre. Il fera mieux avec les Images, elles aussi composées de trois parties (« Gigues », « Iberia », « Rondes de printemps »), la deuxième comportant elle-même trois volets, telle une mise en abyme du triptyque.

Avec Iberia, achevée en 1908 et parfois jouée au concert telle une œuvre en soi, Debussy donne la vie à une Espagne imaginée, d’autant plus sensuelle qu’elle semble sortir d’un rêve, en trois tableaux successifs. « Par les rues et par les chemins » évoque un monde crépitant et coloré puis s’abîme, par un délicieux decrescendo, dans « Les parfums de la nuit », modèle d’orchestration lascive que Falla et Ravel portaient aux nues. Une autre transition magique (« Ça n’a pas l’air d’être écrit », commentait Debussy) nous conduit au « Matin d’un jour de fête », couronnement joyeux où les cordes doivent jouer quasi guitarra et où le hautbois mène la danse. Il n’est plus ici question de timbres qui glissent les uns sur les autres mais de pleine clarté.

On ne fera pas le mauvais procès d’appliquer à ces triptyques, d’ailleurs tous différents d’atmosphère et de conception, la recette énoncée par Debussy (le choral, le laboratoire du vide, la gaieté puérile). Mais on peut s’interroger sur cette tentation qui, à plusieurs reprises, a permis au musicien de contourner la forme de la symphonie et de forger, au sein d’une architecture tripartite, des formes inédites.
 
Christian Wasselin

À écouter aussi :

Debussy : Images, Printemps, Prélude à l’après-midi d’un faune
Orchestre Philharmonique de Radio France, dir. Mikko Franck (1 CD RCA)

Debussy : La Mer, Images
Orchestre National de France, dir. Emmanuel Krivine (1 CD Warner)


 
 
 

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