La Quatorzième de Chosta

Vendredi 28 mai 2021
La Quatorzième de Chosta | Maison de la Radio et de la Musique
Sept ans après la Symphonie n°13, évocation du massacre de Babi Yar pendant la Seconde guerre mondiale, la Symphonie n°14 aborde de nouveau la mort, mais la mort universelle, cette fois, particulièrement présente à l’esprit du compositeur ces années-là.
 
Comme la précédente, la Quatorzième Symphonie associe voix et orchestre, mais dans un esprit tout autre. Un orchestre de chambre de dix-neuf cordes, avec des percussions légères et un célesta, remplace l’effectif symphonique de la Treizième. Il n’y a plus de chœur, mais un soprano et une basse, qui chantent alternativement ou ensemble. L’écriture est dépouillée, souvent dodécaphonique, et d’une grande violence expressive.
 
Chostakovitch commence sa Symphonie n° 14 début 1969. À ses soucis cardiaques se sont ajoutés des problèmes de marche et de paralysie de la main droite. C’est de l’hôpital qu’il informe son ami Isaac Glikman qu’il a terminé la version piano-chant de sa nouvelle œuvre. À la mi-mars, rentré chez lui, il revient en détail sur son projet :
 
« Cher Isaac Davydovitch
Merci pour ta lettre. Je t’envoie les textes que j’ai utilisés dans ma 14e Symphonie […]. La soprano, j’espère, sera Vichnevskaïa. Je n’ai pas encore trouvé la basse […].  La veille de mon hospitalisation j’ai écouté Les Chants et danses de la mort de Moussorgski, après quoi mon projet de me consacrer à la mort a mûri pour de bon […].
Je ne peux pas dire que j’accepte ce phénomène. Aussi me suis-je mis à choisir des poèmes. Il se peut que ce choix soit arbitraire. Mais j’ai l’impression qu’ils sont unis musicalement. J’ai écrit très vite, j’avais peur qu’il n’arrive quelque chose pendant que je travaillais, par exemple que ma main droite me lâche complètement, que je devienne aveugle, etc. Ces pensées m’ont constamment rongé. Mais tout s’est bien passé, ma main fonctionne tant bien que mal, mes yeux voient. Pour en finir avec les questions de santé, je t’informe que mes jambes vont un tout petit peu mieux, la main droite en revanche est beaucoup plus mal […].
La 14e Symphonie me semble le sommet de mon travail ; tout ce que j’ai écrit durant ces dernières années n’était qu’une préparation à cette composition, mais il se peut que je me trompe. »
 
Les textes, empruntés au poète romantique russe Küchelbecker, décembriste et ami de Pouchkine, ainsi qu’à Apollinaire, Lorca et Rilke, forment un cycle alternant méditation, sarcasmes, lamentation ou interjections dramatiques ; les percussions offrent une variété de couleurs et de caractères qui s’accordent aux textes retenus : castagnettes, fouet, vibraphone, etc.
 
 
Quatre poètes, onze mouvements
 
L’un et l’autre sur un poème bref de Garcia Lorca, les deux premiers mouvements campent une Espagne à la « terre sèche » et aux « longues routes rouges », pays « aux tubéreuses fébriles du bord de la mer ». À la déploration lente du De Profundis : « Les cent amoureux y dorment à jamais », s’oppose brutalement Malagueña, danse macabre nerveuse, hispanisante, avec castagnettes, dans laquelle le soprano ressasse la phrase « La mort entre et sort ». Les six mouvements suivants reprennent des textes d’Apollinaire dont le célèbre poème sur la Lorelei, « sorcière blonde qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde » : à une altercation tendue et précipitée entre Lorelei et l’évêque – duo du soprano et de la basse –, succède le récit du suicide : la montée de Lorelei au haut d’un rocher, sur un glissando des cordes jusqu’à un son suraigu suivi de coups de cloches, puis soudain, adagio avec célesta, le chant ultime de Lorelei pensant à son amant avant de se jeter dans l’eau du Rhin.
 
Dans Le Suicidé, complainte poignante avec refrain, le violoncelle solo dialogue avec le soprano, la partition insistant sur les sonorités en i de la traduction en russe du texte français : « tri lilii » (« trois lis »). Sur le qui-vive est un scherzo macabre où le xylophone solo et quatre tom-toms se répondent, le tout dans une ironie acide typique de Chostakovitch. Le soprano entend « de (ses) seins nus allumer les flambeaux », et serrer d’une étreinte fatale le « petit soldat qui doit mourir ce soir dans les tranchées ». Tranchées encore dans Madame, regardez ! avec un rire musicalisé, comme une réminiscence, mais dans un registre tragique, du rire du prince de L’Amour des trois oranges de Prokofiev : « J’en ris, j’en ris/Des belles amours que la mort a fauchées ».
 
À la Santé est le soliloque d’un condamné « pour raison de conscience », qui attend dans sa cellule son exécution. Au centre du mouvement, une fugue dodécaphonique associe des pizzicati et des effets col legno (avec le bois de l’archet) suggérant l’angoisse. La Réponse des Cosaques zaporogues au sultan de Constantinople n’est pas moins spectaculaire, avec ses accords agressifs martelés et ses trilles. Dans le neuvième mouvement, en mineur, le poète Küchelbecker interpelle son ami le poète et journaliste Anton Delvig, disparu à trente-deux ans d’une angine de poitrine.
 
Le dixième mouvement évoque la décomposition imminente du corps d’un poète qui vient de mourir : tandis que le texte de Rilke oppose la poésie et l’oubli, l’inspiration et la putréfaction, les violons font réentendre le motif grégorien du Dies Irae qui ouvrait la symphonie. Le onzième mouvement, enfin, également sur un texte de Rilke, se termine sur un crescendo abrupt, sans cadence, à l’image du couperet de la Grande Faucheuse : « La mort est grande, nous sommes à elle. »
 
Partition de premier plan, la Symphonie n°14 unit lyrisme, tragédie et drame dans une veine que l’on retrouvera dans la Suite sur des Sonnets de Michel-Ange, autre chef-d’œuvre de Chostakovitch qui verra le jour cinq ans plus tard. Impatient de découvrir la nouvelle symphonie, le milieu musical se pressa à la générale publique organisée au Conservatoire de Moscou le 21 juin 1969. Chostakovitch, en proie à une grande nervosité, y prit la parole. Il n’était pas question pour lui, à la différence d’autres compositeurs, déclara-t-il, de présenter une vision apaisée de la mort. La mort était la fin de tout.
 
Laetitia Le Guay-Brancovan
 
 

Ecouter Chostakovitch

Chostakovitch n°14 Goerne/Grigorian

Chostakovitch n°14 Goerne/Grigorian | Maison de la Radio et de la Musique
Concert symphonique

Orchestre Philharmonique de Radio France

Mikko Franck direction
Asmik Grigorian soprano
Ce concert fait écho à celui donné par l’Orchestre Philharmonique le 15 janvier sous la direction de Mikko Franck.
Dimanche13juin202116h00 Maison de la Radio et de la Musique - Auditorium

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