Piano, 1917, Révolution

Vendredi 27 octobre 2017
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Piano, 1917, Révolution | Maison de la Radio
Les 4 et 5 novembre, 6 pianistes viennent jouer Scriabine, Rachmaninov et quelques autres pour nous rappeler qu’il y a un siècle éclatait la Révolution russe. Rendez-vous avec Boris Giltburg, Vadym Kholodenko, Yuri Favorin, Lilya Zilberstein, Alexander Ghindin et Alexandre Paley.

1917 : LA RÉVOLUTION À PEINE ACHEVÉE, Anatoli Lounatcharski et le Narkompros prenaient la tête de la culture et de l’éducation. Alors que Rachmaninov s’empressait de quitter le territoire, le commissariat du peuple à l’Instruction s’enrichissait du Muzo, département musical dirigé par Arthur Lourié. Un Studio musical était fondé au théâtre de Moscou, et placé sous la direction de Vladimir Nemirovitch-Dantchenko.
 
Mais rapidement, les aspirations populaires se métamorphosèrent en folie destructrice ; compositeur et théoricien de l’ultrachromatisme, Arseny Avraamov proposa qu’on fît brûler tous les pianos afin de libérer le peuple du système tempéré de Bach, ce « grand criminel devant l’histoire » dont la musique avait affecté profondément l’ouïe et le sens musical. Depuis quelques années, aux côtés de Sergueï Dianine et d’Evguéni Sholpo, au sein de la Société Léonard de Vinci, l’homme croyait à la fusion des arts et des sciences, aux nouvelles technologies, aux machines et aux orchestres mécaniques du projectionnisme, plus en adéquation avec les modes de travail et de vie de son époque. En 1922, on renversa les hiérarchies de l’orchestre en imaginant une formation sans chef : le Persimfans. Le développement des chorales d’ouvriers était rapide. Partout, on profitait des progrès de la diffusion radiophonique. À Novgorod, à Rostov, à Bakou puis à Moscou, entre 1919 et 1923, le mot d’ordre fut la conquête des villes grâce à des manifestations monumentales. Au rythme des « texto-notes » et des indications de drapeaux de couleur manipulés par le compositeur depuis sa plateforme, les Symphonies des sirènes d’Avraamov célébrèrent le souvenir de la révolution d’Octobre. Usines et navires s’associèrent aux canons d’artillerie, aux armes de régiments d’infanterie, aux hydroplanes, locomotives, camions et autres machines « magistrales » à sifflets entonnant L’Internationale. Les spectateurs chantaient aussi, suivant les instructions diffusées dans un journal local, avec la description des différentes interventions, le titre des morceaux repris par les fanfares, les exclamations victorieuses.
 
Lénine chante la prière
 
Bien sûr, il y eut aussi des œuvres-hommages ; composée pour commémorer le quarantième anniversaire de la Révolution d’Octobre, la Onzième Symphonie de Chostakovitch se souvint surtout de ce qui s’était passé douze ans plus tôt, en 1905, avec la première révolution bolchévique, véritable point de départ. Quelques réminiscences de chansons rappelaient le sort réservé aux opposants politiques du siècle précédent, avant que d’autres références ne surgissent avec, notamment, la prière chantée par Lénine et ses frères d’exil lorsqu’ils prirent connaissance du désastre du Dimanche rouge, le 22 janvier 1905, quand l’armée tira sur la foule.
 
Avec la Révolution s’ouvrit une nouvelle ère pour la musique ; un siècle plus tard, il est de bon ton de compter les victimes et les profiteurs. Pourtant, les choses ne furent jamais si claires. Qu’on pense seulement à la carrière troublante de Tikhon Khrennikov ; à la tête d’une institution plénipotentiaire, il a indéniablement décidé du devenir de ses pairs, mais semble n’avoir été qu’un obstacle relatif pour Chostakovitch dont le Quintette avec piano et la Septième Symphonie ont été récompensés par le prix Staline. Khrennikov souffrit lui aussi de la censure, pour un opéra notamment, et fut défendu par certains interprètes, à commencer par Mstislav Rostropovitch qui créa son premier concerto pour violoncelle. Confirmé à son poste en 1986 et 1991, il fit preuve d’une inattendue longévité, surtout si l’on se souvient qu’il a condamné sept jeunes musiciens à l’occasion du sixième congrès de l’Union des compositeurs en 1979, sous le seul prétexte qu’ils s’étaient fait jouer à l’Ouest sans autorisation ! Les accusés (Elena Firsova, Dimitri Smirnov, Alexander Knayfel, Viktor Suslin, Wiacheslav Artyomov, Sofia Gubaidulina et Edison Denisov) se rappelèrent longtemps ce jugement, triste écho des condamnations de 1948. Peut-on aujourd’hui juger Tikhon Khrennikov sans risquer de se tromper sur les intentions de l’homme ? Juger la musique en l’extrayant de son effroyable contexte ? Interpréter la musique sans la replacer dans une insoutenable urgence ?
 
François-Gildas Tual
 
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