Shore, Jackson et Tolkien, Jackson, Shore : mythologies et musique

Mardi 9 mars 2021
Shore, Jackson et Tolkien, Jackson, Shore : mythologies et musique  | Maison de la Radio
Les trois concerts consacrés par l’Orchestre Philharmonique à la musique d’Howard Shore, du 16 au 18 avril, nous replongent dans la mythologie imaginaire du Seigneur des anneaux.
 
Les pièces symphoniques d’Howard Shore évoquent, pour qui les écoute les yeux fermés, des visions de tours grises dans le lointain, de paysages verdoyants et de landes. Entre des ruines circulent des groupes de personnages pittoresques, habillés d’une façon qui évoque un Moyen Âge de cinéma. Ces images sont cependant récentes, car elles viennent des films de Peter Jackson, pour lesquels cette musique fut composée, et d’abord de sa trilogie du Seigneur des anneaux (2001-2003), une adaptation du roman du même nom de J. R. R. Tolkien. Ce succès planétaire fit de la Nouvelle Zélande, qui avait servi de décor, une nouvelle destination touristique, contribua au développement de techniques numériques de pointe et imposa finalement des références visuelles dont il est difficile de se déprendre. Celles-ci illustrent désormais la musique d’Howard Shore, mais aussi l’univers littéraire de Tolkien lui-même et son roman, en particulier pour ceux qui voulurent découvrir l’œuvre écrite après en avoir vu l’adaptation cinématographique.

La musique d’Howard Shore et les films de Peter Jackson ont ainsi servi pour toute une génération de modèle iconographique et sonore pour accéder au texte du Seigneur des anneaux et en guider la perception auditive et visuelle. On ne peut dire pourtant que cette influence à rebours amène au contresens ou constitue une trahison. On peut voir par exemple dans l’usage du leitmotiv par Howard Shore, qui associe certains thèmes ou personnages des films à une mélodie aisément reconnaissable, un discret hommage à la Tétralogie de Wagner, et donc une allusion au cousinage entre les livrets écrits par ce dernier et l’intrigue agencée par Tolkien… même si Tolkien a toujours nié que Wagner ait été pour lui une source d’inspiration.

De leur côté, Peter Jackson et son équipe ont pris un soin extrême – et les documentaires associés aux films soulignent ce point – à reprendre des motifs vestimentaires ou architecturaux d’inspiration scandinave ou anglo-saxonne : ils ont ainsi transposé sur un plan cinématographique, avant tout visuel, les emprunts que Tolkien avait faits à la littérature médiévale d’Europe du Nord. Ils étaient aidés en cela par leur collaboration avec Alan Lee et John Howe, qui avaient eux-mêmes illustré d’abondance l’œuvre de Tolkien, et avaient ainsi participé à la création d’un univers graphique bien codifié. Cet univers graphique servit d’intermédiaire entre l’œuvre écrite de Tolkien et l’œuvre cinématographique de Peter Jackson.

Le succès des films de Peter Jackson est dû, à n’en pas douter, à leur fidélité à l’œuvre de Tolkien : ils en reprenaient en effet non pas tant l’intrigue elle-même, qui subit quelques aménagements, que son foisonnement, sa diversité, son chatoiement. La version longue des films et les documentaires qui les accompagnent sont un vibrant hommage à la complexité de l’univers construit par Tolkien. Ce dernier créa en effet des langues nouvelles, mais cohérentes d’un point de vue linguistique, y compris dans leur apparentement. Il aménagea une topographie précise, et fut, avec son fils, l’auteur des cartes qui accompagnent son roman. Il organisa enfin diverses intrigues qui se déroulent, pour certaines d’entre elles, sur des milliers d’années. Surtout, son œuvre ne se réduit pas au roman : le troisième tome, publié en 1955, intégra des annexes qui contiennent des notes linguistiques, historiques et généalogiques. Et ces annexes mêmes ne représentent qu’une très mince sélection dans l’ensemble des papiers accumulés par Tolkien au fil des ans dans la préparation de son œuvre.

De 1983 à 1996, la publication en douze volumes des brouillons de J. R. R. Tolkien par Christopher, son fils et le premier lecteur de son œuvre, permit au public d’entrer dans l’intimité de l’écriture de Tolkien, de ses vingt ans jusqu’à son âge le plus avancé. On y découvre un ensemble de notes, d’esquisses, de récits, parfois recommencés et abandonnés à plusieurs années d’intervalle, qui constituent un immense maillage. Il n’y a pas un univers de Tolkien, mais plusieurs univers possibles, et toute une série de personnages et de pistes dont les volumes publiés ne sont qu’une version, pas forcément définitive. Le Hobbit fut le premier roman publié par Tolkien, en 1937, et son succès détermina la commande d’une suite. La guerre, mais aussi l’enthousiasme de l’auteur, qui se prit à son propre jeu, transforma cette suite en une épopée en prose en trois tomes, le Seigneur des anneaux, publiés en 1954 et 1955. Divers projets occupèrent ensuite Tolkien, parmi lesquels ses articles académiques et ses cours, car il était aussi professeur d’université et spécialiste de littérature anglo-saxonne. Sa troisième œuvre, le Silmarillion, qui donne une architecture à l’ensemble de son univers, est en fait la première de ses publications posthumes : on la doit au travail minutieux de son fils Christopher, qui poursuivait par ailleurs comme son père une carrière universitaire.

On a coutume aujourd’hui d’appeler cet ensemble quasiment unique en son genre une « mythologie », comparable par sa richesse et sa diversité à la mythologie gréco-romaine ou scandinave. J. R. R. Tolkien nous y encourage d’ailleurs, car il a affirmé à plusieurs reprises dans sa correspondance qu’il avait eu pour ambition, au moins dans ses premiers projets, de composer une « mythologie proprement anglaise », qui exprimerait « l’atmosphère » particulière de son terroir et de sa langue (Lettre 131, éd. H. Carpenter). Pour cela, il a puisé dans la littérature anglaise médiévale et dans ses ressources linguistiques, mais aussi, comme le montrent ses brouillons, dans le Kalevala finlandais, et dans les sagas islandaises. Il a eu recours parfois, avec plus de mesure, au cycle arthurien, et même à la légende de l’Atlantide. Enfin, c’est dans la littérature des contes et dans les formes poétiques populaires, ballades et chansons, qu’il a trouvé aussi son inspiration.

C’est à cet ensemble protéiforme, entre littérature et imaginaire, entre images et textes, que les concerts symphoniques d’Howard Shore apportent leur complément de volupté sonore.
 
Charles Delattre
 
Charles Delattre est l’auteur du Cycle de l’anneau, de Minos à Tolkien, Belin, coll. « L’Antiquité au présent », 2009. À lire également : Dictionnaire Tolkien, sous la direction de V. Ferré, 1ère éd. Paris, CNRS, 2012, 2e éd. Paris, Bragelonne, 2019.
 

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