Sibelius, la brûlure du Grand Nord (1)

Vendredi 3 octobre 2014
Sibelius, la brûlure du Grand Nord (1) | Maison de la Radio
Sibelius est à l’affiche du concert que donnera l’Orchestre National de France, le 30 octobre, sous la direction de Leif Segerstam. Pourquoi ce compositeur touche-t-il à ce point certaines sensibilités ? Parce qu’il a choisi d’être éternel et non pas moderne ?


René Leibowitz (1913-1972) fut peut-être un bon élève du grand Schoenberg. C’est à lui cependant qu’on doit le consternant pamphlet publié dans le journal Combat et dont le titre vaut seul son pesant de grimace : « Le plus mauvais compositeur du monde ». Il y est question de Sibelius, de «l’ignorance, l’incompétence et l’impotence» de « l’éternel vieillard ». (1)Le crime de Sibelius, selon Leibowitz ? De n’avoir pas saisi le prétendu sens de l’Histoire, d’être resté en marge, de ne pas avoir compris qu’il fallait écrire de la musique comme l’ordonnait son époque. « Eh quoi, monsieur Sibelius, vous avez osé quitter la colonne blindée en route vers l’avenir radieux de la musique ? Vous avez préféré les chemins buissonniers à la marche forcée du progrès obligatoire ? Vous avez déserté les rangs de la lutte contre les forces obscurantistes-et-révolutionnaires ? – Oui. »
 
Sans doute René Leibowitz estimait-il qu’un compositeur ne peut pas être libre, qu’il doit au contraire épouser servilement son temps et ses hystéries, qu’il lui faut renoncer à être lui-même pour exprimer son époque, premier devoir, n’est-ce pas, d’un artiste responsable. Dans un moment d’égarement, le compositeur Luciano Berio affirma ainsi un jour qu’à la « musique légère » doit s’opposer la « musique plus élaborée », celle « qui veut traduire son époque ».
 
Insolence et naïveté
 
Sibelius, lui, était de l’avis contraire et aurait pu tranquillement affirmer, avec le philosophe Max Stirner : « Rien n’est pour moi au-dessus de moi. » C’est ce qui fait sa grandeur, son insolence, sa naïveté fécondes. C’est ce qui fait de lui un créateur à l’égal des dieux. Et c’est la raison pour laquelle, sans aucun doute, il a été si longtemps et si souvent calomnié. Être moderne ? Sibelius n’en avait cure. Pas plus que d’être réactionnaire, rassurez-vous monsieur Leibowitz, calmez-vous monsieur Adorno. D’ailleurs, si vous tenez absolument à ce que les artistes soient modernes, méditez un peu cette phrase d’Oscar Strasnoy : « L’anti-moderne par excellence, c’est le dogmatisme. » Ou cette autre : « L’histoire de l’art est faite d’exceptions, pas de règles. » (2)
 
Progrès, réaction, etc. : sans doute ces mots ne devaient-ils rien signifier pour Sibelius, lui qui avait choisi l’éternité, lui dont la musique, aujourd’hui, ni plus n i moins qu’hier, se donne toujours aussi étrange et aussi belle. Car le temps, pour Sibelius, était avant tout un outil : celui servant à concevoir de la musique. Sibelius était de son temps, c’est-à-dire de son temps propre, intérieur, irréductible, et non pas du temps qui lui fut imposé un beau jour par sa naissance, qui fit de lui, accidentellement, un personnage historique, et dont il se libéra, en artiste qu’il devint.
 
 
Schoenberg et moi
 
Sibelius voyagea beucoup, tant en Europe qu’aux États-Unis. Il connaissait la musique que l’on écrivait au moment où il élaborait lui-même son œuvre. On lui demanda, en 1914, quel compositeur de son temps il estimait le plus grand. La réponse fut claire : « Schoenberg. Mais j’aime aussi beaucoup ma propre musique. »
 
Il est vrai aussi que Sibelius, peu soucieux qu’il était de s’abandonner au conformisme des modes et au terrorisme de ce-qui-se-fait, fut victime d’une incompréhension tout aussi grande de la part de ceux, animés des meilleures intentions du monde, qui virent en lui, d’abord et avant tout, le musicien du réveil national finlandais. Le compositeur et chef d’orchestre Robert Kajanus, qui fut aussi l’ardent défenseur de la musique de son ami, fit partie de ceux-là. Certes, Sibelius a vu le jour (en 1865) à une époque où la Finlande prenait conscience d’elle-meêm, de la beauté de sa langue, de la richesse de sa mythologie. Sa nomination comme professeur au conservatoire, en 1893, et une bourse qui lui fut officiellement décernée dès 1897, firent de lui un compositeur très tôt reconnu chez lui. Et à la fin de la Première guerre mondiale, quand fut proclamée l’indépendance de son pays, Sibelius prit la figure d’un héros national. (3)
 
Dépasser la politique
 
Mais un compositeur simplement pittoresque n’aurait pas eu la chance de fonder une œuvre de l’ampleur de celle de Sibelius, dont l’ampleur dépasse les conditions politiques de son époque. Le fonds épique de la Finlande (le Kalevala) lui inspira ses premières grandes partitions (la symphonie Kullervo, les quatre poèmes symphoniques de la Suite de Lemminkainern), mais sans jamais commander le déroulement même de la musique. Comme l’écrit Marc Vignal (4), « L’inspiration “nationale” existe chez Sibelius, ne serait-ce que par les sujets de certaines de ses partitions à programme et par le fait qu’on retrouve souvent dans sa musique le rythme de la langue finnoise : accent sur la première syllabe des mots ou sur le début d’une phrase, le reste se déroulant alors plus vite, de façon plus égale et avec un bref sursaut terminal. Il faut donc tenir compte de ce nationalisme, mais sans le voir partout. (...) Debussy après tout ne respire pas qu’un parfum d’Île-de-France ! »
 
Ainsi, dit ailleurs Marc Vignal, Sibelius « échappa non seulement au provincialisme, mais au cosmopolitisme au sens stravinskien, au sens “entre-deux-guerres” du terme ».
 
Pas davantage qu’il ne fut un compositeur historique, Sibelius ne fut un compositeur géographique. Timo Mäkinen explique ainsi que « Sibelius n’était pas un touriste qui se promène dans la nature. Il lui est arrivé de dire que la nature doit être dans l’âme de l’homme. » Le même Mäkinen raconte : « Quand la Quatrième Symphonie fut présentée pour la première fois, un critique musical d’Helsinki exhiba à ce sujet un schéma entièrement basé sur les immenses horizons que l’on découvre de Koli, qui est le sommet le plus célèbre de la Carélie du nord. Cette inintelligence parut si caractéristique à Sibelius que, rompant avec toutes ses habitudes, il déclara publiquement que sa pensée était toute différente de l’interprétation donnée par le critique. Il ne niait pas que l’expérience de la nature eût influencé son inspiration, mais il repoussait énergiquement et non sans indignation l’idée que les impressions reçues de l’extérieur aient donné leur cachet à la Quatrième Symphonie. » N’oublions pas, pour la petite histoire, qu’un journaliste de Boston, en 1913, parla de « musique du XXIe siècle » à propos de cette même symphonie et qu’en Angleterre, à la même époque, on affirmait sans rire : « Schoenberg essaye d’en faire autant mais avec moins de succès ! »
 
Christian Wasselin
 
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(1) Dans un article paru dans L’Express, Leibowitz dit de Sibelius qu’il « n’a écrit que de la musique sénile ». Leibowitz devait sans doute être gâteux lorsqu’il fit ce commentaire.
(2) Entretien avec Dorota Zorawska-Dobrowolska in Oscar Strasnoy, la stratification de la mémoire, éd. 2e2m, 2009, p. 15 et p. 14.
(3) Il existe un jardin Sibelius à Helsinki, orné d’un monument dû à Eila Hilturnen.
(4) Dans son Jean Sibelius (Seghers, 1965). Depuis lors, Marc Vignal a publié un monumental livre sur Sibelius chez Fayard (2004).
 
Le concert du 30 octobre sera diffusé en direct sur France Musique et sur le réseau de l’UER. 

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