Tombeau pour 34 000 Juifs fusillés

Mardi 12 janvier 2021
Tombeau pour 34 000 Juifs fusillés | Maison de la Radio

Dans sa Treizième Symphonie, conçue à la manière d’une cantate, Chostakovitch évoque le massacre de Babi Yar.
 
Il y a Baba Yaga, la vieille femme de la forêt, celle qu’évoque Moussorgski dans ses Tableaux d’une exposition. Mais Babi Yar, même si la sonorité peut un instant nous tromper, n’a rien à voir avec les personnages des contes populaires russes. Babi Yar, c’est d’abord le nom d’un lieu : celui d’un ravin situé près de Kiev, en Ukraine, qui signifie littéralement « le ravin de la grand-mère » ou « le ravin des bonnes femmes ». C’est aussi le souvenir d’un massacre : 34 000 Juifs y furent fusillés par les nazis les 29 et 30 septembre 1941, au plus fort de l’offensive allemande en URSS. Les victimes venaient d’être déclarées coupables des nombreuses explosions et des incendies qui avaient ravagé la ville de Kiev encerclée par les armées hitlériennes ; en réalité, ce sont les responsables soviétiques eux-mêmes, reprenant là le fameux principe de la terre brûlée, qui avaient décidé ces explosions. Il est difficile de ne pas penser au massacre de Katyn qui, l’année précédente, avait fait plusieurs milliers de morts, tous membres de l’élite militaire et intellectuelle polonaise, abattus d’une balle dans la nuque par des tueurs spécialisés du NKVD soviétique.

À Babi Yar, les massacres se poursuivirent jusqu’à la fin de l’année : 60 000 Juifs et Tziganes furent à leur tour victimes de ce qu’on a par la suite appelé « la Shoah par balles ». Un camp de concentration fut alors construit, où moururent jusqu’en 1943 plusieurs milliers de prisonniers ; quand l’Armée rouge reprit le contrôle de la région, le camp resta un camp, cette fois soviétique, et le resta jusqu’en 1946. Après quoi la mémoire de Babi Yar fut étouffée par la construction de logements et du barrage de Kourevnika (qui céda en 1961), et l’aménagement d’un parc. Comme l’écrit l’historienne Annette Wieviorka, « sur ce qu’il reste d’un terrain effondré, comblé, urbanisé, plusieurs petits mémoriaux ont été érigés, aucun ne rendant compte des innombrables corps qui y furent enfouis ». Car la fin du règne de Staline fut marquée à son tour par l’antisémitisme : il était hors de question, pour l’URSS de ce temps, de reconnaître la spécificité des massacres de Babi Yar, qui furent mis au crédit de la souffrance du peuple soviétique dans son ensemble.

Comment on essaya de nuire à Chostakovitch

Dans sa Première Symphonie, Dimitri Klebanov tenta en effet de rendre hommage dès 1945 aux victimes de Babi Yar, mais la partition fut déclarée « anti-patriotique » par le pouvoir stalinien et valut au compositeur d’être mis au ban de la vie musicale soviétique. C’est un poème d’Evgueni Evtouchenko (1933-2017) publié en 1961 dans la Literatournaïa Gazeta, qui réveilla les consciences, notamment celle de Chostakovitch qui mit en musique le poème dans le premier mouvement de sa Treizième Symphonie. La partition fut créée le 18 décembre 1962 à Moscou, après que le gouvernement de Khrouchtchev eut tout fait pour décourager les musiciens : Evgueni Mravinski, d’abord pressenti, fut remplacé par Kirill Kondrachine. Alexandre Vedernikov, qui devait chanter les vers d’Evtouchenko, renonça lui aussi, et fut remplacé par une autre basse… qu’on appela de toute urgence au Bolchoï le soir même de la générale ! C’est Vitali Gromadski, retrouvé quelque part à Moscou au dernier moment, qui finalement assura la création de la symphonie.

Mais Evtouchenko et Chostakovitch n’étaient pas au bout de leurs peines : en 1965, on exigea du poète qu’il modifie son texte de manière à gommer toute allusion à l’antisémitisme, et le compositeur dut revoir sa partition en conséquence. « Beaucoup avaient entendu parler de Babi Yar, disait Chostakovitch, mais c’est avec le texte, écrit par Evtouchenko, qu’ils s’en sont vraiment rendus compte. Beaucoup avaient essayé de détruire la mémoire de Babi Yar, d’abord les Allemands eux-mêmes, puis le gouvernement ukrainien ; mais ce texte est devenu une preuve même que ce qui s’est passé à Babi Yar ne sera jamais oublié. Voilà une preuve de la puissance de l’art. »

En 1970, la version originale de la Treizième Symphonie fut enfin éditée. Elle fait œuvre de mémoire mais, à l’image de toute œuvre d’art, s’écoute également pour elle-même. Quant à l’ancien ravin de Babi Yar, la réalisation d’un centre de la mémoire a été récemment confiée au cinéaste Ilya Khrzhanovsky, mais les polémiques soulevées par le projet rendent incertaine son inauguration en 2023.
 
Christian Wasselin
 

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