Une lettre à Alma sur la Huitième Symphonie

Mercredi 29 mai 2019
Une lettre à Alma sur la Huitième Symphonie | Maison de la Radio
Mahler écrivit régulièrement à Alma à la faveur des concerts qui l’obligeaient de quitter Vienne. Celle-ci est datée de juin 1909 et fut écrite à Toblach. Mahler est dans sa cabane à composer, il s’apprête à écrire la Neuvième Symphonie et revient sur le sens de la Huitième, notamment sur la dernière scène du Second Faust de Goethe qui en innerve la seconde partie.

Mon Almscherl,

Ta chère lettre d’aujourd’hui m’a comblé (de plus, c’était la seconde de la journée). L’important est précisément de tendre vers un but spirituel. À ce niveau, tout prend un autre aspect ! Et le fait que tu te sois lancée dans l’œuvre de Goethe met bien en évidence le plus profond de toi-même. Cela montre que tu recherches la lumière, qu’elle vienne de l’extérieur ou de toi-même.

Ton interprétation de la dernière stance est excellente, bien meilleure, j’en suis sûr, que celles que nous proposent mes­sieurs les analystes. (J’avoue ne les avoir jamais lus, mais je sais qu’ils s’arrachent les cheveux sur ce passage depuis cent ans.) La particularité de l’interprétation des œuvres d’art est que l’élé­ment rationnel qui s’y trouve (c’est-à-dire ce qui est intelligible) ne constitue presque jamais leur véritable fond, mais représente seulement le voile qui en cache la forme. Mais, de même que l’âme a besoin d’un corps, ce que l’on ne peut nier, l’artiste doit s’inspirer du monde rationnel pour trouver les ressources de sa création. Quand il n’est pas encore parvenu à la clarté en lui-même, ou plutôt à parfaire pleinement sa personnalité, le rationnel prend le pas sur l’inspiration artistique spontanée et capte l’attention de façon excessive. Faust est en réalité un mélange de tout cela et, comme sa création a nécessité une vie entière, les pierres qui ont servi à son assemblage sont disparates et sont souvent restées des pierres brutes. D’où la nécessité d’ap­procher le poème de diverses manières et sous des angles diffé­rents. — Le plus important reste la conception artistique, que l’on ne pourra jamais expliquer par de simples mots. La vérité de cette conception apparaît différemment à chacun de nous, et dif­féremment à chaque âge de notre vie. Il en est de même pour les symphonies de Beethoven que chacun de nous interprète de façons diverses et qui nous paraissent nouvelles et changées selon le moment de leur audition. Si je dois essayer à présent de t’exprimer mon interprétation de ces derniers vers, eh bien, je vais tâcher de le faire, sans savoir si j’y parviendrai.

Je considère donc que ces quatre lignes sont profondément liées aux précédentes, comme leur prolongement direct d’une part, et d’autre part comme le sommet de l’énorme pyramide de l’œuvre entière qui nous a présenté un monde de personnages, de situa­tions et de développements. Au début, confusément, puis avec une maîtrise croissante d’une scène à l’autre (spécialement dans la seconde partie, où la puissance du poète a mûri), tout annonce ce moment suprême qui, bien qu’inexprimable, à peine pres­senti, touche jusqu’au plus profond des sentiments. Tout n’est qu’allégorie quand la forme ne peut qu’exprimer insuffisamment l’idée requise. Seul le fugitif se prête à la description ; ce que nous ressentons et devinons, mais que nous n’atteindrons ni ne par­viendrons jamais ici à expérimenter nous-mêmes, ce permanent qui se cache derrière toute apparence, est parfaitement indes­criptible. Ce courant mystique qui nous attire et que toute créature, peut-être même la pierre, ressent avec certitude comme étant le cœur même de son être ; ce qu’ici Goethe, utilisant encore un symbole, nomme l’Éternel féminin, c’est-à-dire le refuge, le but, en opposition à l’éternelle aspiration, à l’effort, à la lutte vers un but, l’éternel masculin donc ! — tu as parfaitement raison de l’appeler « la force de l’amour ». Il existe une infinité de noms et de façons de la représenter. (Tu n’as qu’à voir de quelle façon l’enfant, l’animal, l’homme simple ou cultivé vivent et organisent leur existence.) Goethe lui-même la révèle de plus en plus clairement, image après image, pas à pas, à mesure que s’approche la fin de l’œuvre : dans la recherche passionnée de Faust pour Hélène, toujours plus loin dans la nuit de Walpurgis, dans l’Homoncule en création — dans les multiples réalités ache­vées de valeur plus ou moins élevée. Il la présente et l’exprime, avec une clarté et une certitude croissantes, jusqu’à la « Mater gloriosa », — la personnification de l’Éternel féminin !

En rapport direct avec la scène finale, Goethe en personne s’adresse ainsi à son auditoire :
« Tout ce qui est transitoire (ce que je vous ai présenté ici pendant ces deux soirées) n’est qu’images, naturellement in­fidèles sous leur forme terrestre ; mais là-bas, libérées de leur enveloppe terrestre imparfaite, elles deviendront réelles et alors nous n’aurons plus besoin de périphrases, de comparaisons, d’images, pour les situer ; il y a là-bas précisément ce que j’ai essayé en vain de décrire ici, et qui est indescriptible. Et qu’est-ce, en vérité ? Je ne puis que vous répondre à nouveau par une image : l’Éternel Féminin nous a attirés — nous sommes arrivés à destination — nous nous reposons — nous possédons ce que sur la Terre nous ne pouvions qu’aspirer à posséder et nous efforcer  d’atteindre. Le Christ appelait cela le « salut éternel » et je dois utiliser cette belle appellation mythologique — la conception la plus adéquate à laquelle il soit possible d’accéder à cette époque de l’humanité. »

J’espère m’être clairement exprimé. Il y a toujours le danger d’une profusion de mots lorsqu’il s’agit d’affaires aussi délicates et, comme je l’ai déjà dit, irrationnelles. C’est pour cette raison que tout commentaire a quelque chose de choquant.
 
Je termine pour aujourd’hui. Mille pensées de
ton Gustav
 
Gustav Mahler, Lettres à Alma, traduit de l’allemand par M. et R. d’Asfeld (Van de Velde, 1979), p. 172-174.
 

Écouter la Huitième de Malher

Mahler Symphonie n°8

Mahler Symphonie n°8 | Maison de la Radio
Concert classique

Chœur de Radio France
Maîtrise de Radio France
Orchestre National de France
Orchestre Philharmonique de Radio France

Jukka-Pekka Saraste direction
Une soirée inoubliable et rare marquée par la présence conjointe des deux orchestres de Radio France, du Chœur et de la Maîtrise de Radio France.
Lundi29juillet201921h30 HORS LES MURS Théâtre Antique, Orange

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