Vous avez dit glagolitique ?

Mardi 28 mai 2019
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Vous avez dit glagolitique ? | Maison de la Radio
Le 20 juin, le Chœur de Radio France aborde la Messe glagolitique de Janáček en compagnie de l’Orchestre National ? Glagolitique : de quoi parle-t-on ? d’une langue, d’une forme, d’un style ?

Au milieu de l’été 1926, Leos Janáček est dans la jolie ville thermale de Luhačovice où il séjourne en habitué. Le temps maussade, début août, est propice au travail : le compositeur commence la messe qu’il a en projet depuis cinq ans.

« Elle tombe, elle tombe à flots, la pluie de Luhačovice. Par la fenêtre, tu regardes la montagne assombrie de Komon. Les nuages roulent dans le ciel ; la bourrasque les déchire, les balaie (…) L’obscurité descend de plus en plus épaisse. Déjà tu regardes dans la nuit noire ; des éclairs la lacèrent. Au haut plafond, tu allumes une lumière électrique tremblotante.
Rien, tu n’ébauches rien qu’un motif feutré de l’âme éperdue sur les mots Gospodi, pomiluj (« Seigneur, aie pitié »). Rien que l’exclamation de joie Slava ! Slava ! (Gloire, Gloire !). »*

Le texte est en vieux slavon et Janacek intitulera sa partition Messe glagolitique. « Glagolitique » comme l’écriture dite « glagolitique », inventée par les saints Cyrille et Méthode.

Comment Janáček, qui à l’époque n’entre plus dans les églises auxquelles il trouve une atmosphère macabre, et qui se dit à soixante-douze ans « ni vieux, ni croyant, jusqu’à ce que je voie par moi-même ! », en vient-il à composer une messe, qui plus est, en vieux slavon ?

Enfant (il est né en 1854), Janáček a été pensionnaire pendant quatre ans au monastère Klášter králové de Brno, petite capitale de la Moravie, alors partie de l’Empire autrichien (qui devient l’Empire austro-hongrois en 1867). Les frères augustiniens accueillaient dans leur couvent des boursiers auxquels ils donnaient une éducation générale, religieuse et musicale. Leoš a été envoyé là en 1863 par son père. Ce dernier, sentant sa mort proche, l’a confié à un ancien élève et ami : Pavel Křížkovský, prêtre, compositeur et maître de chapelle du monastère. Le jeune Janáček non seulement apprend beaucoup à Klášter králové, mais il y forge de façon définitive un très fort sentiment d’identité morave, donc slave. Chez Krízkovsky, ce sentiment passe par une vénération des deux frères Cyrille et Méthode, évangélisateurs des Slaves d’Europe centrale au IXe siècle.

Originaires d’une famille noble de Thessalonique, Cyrille et Méthode étaient venus en 863 en Grande Moravie à la demande du prince régnant Rastislav. La Grande Moravie regroupait notamment la Moravie, la Bohême, la Slovaquie, la Silésie, la région de Cracovie, une partie de la Hongrie. Rastislav voulait que son peuple ait accès aux textes sacrés en langue vernaculaire, autrement dit, en slave de l’époque (« vieux slavon »). Il lui fallait des traducteurs. L’empereur de Constantinople lui avait recommandé Cyrille et Méthode qui connaissaient le slave de Macédoine. Pour mettre par écrit sa traduction des textes sacrés en « vieux slavon », Cyrille invente un alphabet qu’il nomme « glagolitique » – de glagol : « le mot », en vieux slave. De cet alphabet glagolitique naquit ensuite l’alphabet cyrillique.

Deux siècles après l’évangélisation, le Grand Schisme entre les églises d’Orient et d’Occident (1054) sépara l’Europe en catholiques et orthodoxes. La Moravie se retrouva du côté catholique et romain, et le vieux slavon fut abandonné au profit du latin pour la liturgie ; un latin senti par les Slaves comme une marque de l’impérialisme germanique.

Retour à Janáček. Dans les années 1921-1922, le compositeur se promène en forêt avec l’archevêque d’Olomouc, deuxième ville de Moravie après Brno. Comme il critique la piètre qualité de la musique d’église, le prélat lui suggère d’écrire une messe. L’idée est adoptée, sans qu’il soit question cependant, pour le Morave qu’est notre musicien, de garder le texte de la messe en latin ! Il le fait donc traduire en vieux slavon, bonne façon de marquer son opposition à la fois à la germanisation des Slaves, et à la romanisation de l’Église.

Cinq ans plus tard, la musique prend forme sous la pluie de Luhačovice. Au même moment, en Amérique, le peintre tchèque Alfons Mucha termine dans une même affirmation identitaire, son Épopée slave en vingt tableaux.
 
Laetitia Le Guay
 
* Publié dans Lidové noviny, 27 novembre 1927. Voir Janacek, Écrits choisis, traduits et présentés par Daniela Langer (Fayard, 2009) et Guy Erismann, Janacek ou la passion de la vérité (Seuil, 1980).
 

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Janáček, Messe glagolitique

Janáček, Messe glagolitique | Maison de la Radio
Concert symphonique

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Orchestre National de France

Simona Šaturová soprano
Des Océanides au recueil Des Knaben Wunderhorn, on passe de la mythologie cosmique du Nord à la mythologie familière de l’Europe centrale, des divinités...
Jeudi20juin201920h00 Radio France - Auditorium

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