De Beethoven à Berg

Jeudi 18 décembre 2014
De Beethoven à Berg | Maison de la Radio
Une série de quatre concerts donnés par l’Orchestre Philharmonique, du 8 au 11 janvier, avec la complicité de Daniel Harding et Christian Tetzlaff, confronte le titan Beethoven au sensuel Beethoven. Ou les fils, si l’on préfère, des deux écoles viennoises. Comment écouter l’un à travers l’autre et réciproquement ?

À l’époque où Schoenberg et ses disciples étaient encore diabolisés, un ingénieux prosélyte imagina de les exorciser en les baptisant : ainsi naquit la trinité viennoise. Schoenberg, magistrat suprême, dans le rôle du Père ; Anton Webern, maître de l’abstraction, dans celui de l’Esprit Saint tandis qu’Alban Berg, le plus lyrique, pouvait incarner le Fils. Pour asseoir davantage la légitimité de cette Seconde École de Vienne on inventa la Première en unissant pareillement, le « papa » Haydn, le pur Esprit Mozart et le Fils, rédempteur de l’humanité, Beethoven.
 
Pour artificielle qu’elle soit, cette double fiction n’a pas tort d’établir un parallèle entre Beethoven et Berg. Le premier procède évidemment de Haydn, le second de Schoenberg, et ils ont pareillement supplanté leur maître par une éloquence plus universelle. Affaire de tempérament. Ce n’était visiblement pas si simple pour Berg qui confia un jour à Theodor W. Adorno : « En composant j’ai toujours l’impression d’être Beethoven ; c’est après coup seulement que je me rends compte que je suis tout au plus un Bizet ». Aveu touchant, sans doute sincère, mais Berg n’était pas le premier. Car, à bien y regarder, rares sont les successeurs de Beethoven qui n’aient rêvé, comme Schubert, Berlioz, Wagner, Schumann ou Brahms, d’en égaler la puissance créatrice. Il faut donc chercher plus loin les fondements d’une conviction à double tranchant : le mirage « l’impression d’être Beethoven » contrarié par un sentiment d’imposture « je suis tout au plus un Bizet ».
 
L’ombre de Fidelio
 
L’auteur de Carmen n’était pas Beethoven, c’est entendu, mais Berg était assez fin connaisseur pour ne pas le confondre avec un vulgaire croque-notes. Il ne se rabaissait donc pas en cherchant à se situer plus équitablement : il se plaçait seulement dans une catégorie parallèle, celle des compositeurs lyriques visant à l’effet dramatique à l’opposé des symphonistes, maîtres d’une musique pure, ne procédant que d’elle-même. Alors que le rayonnement des symphonies, sonates et ou quatuors de Beethoven n’est pas obscurci par l’ombre que projeta sur sa carrière la gestation laborieuse de Fidelio, Berg présumait-il que si la destinée de Wozzeck suivait, au mieux, celle de Carmen, elle le désignerait avant tout comme un compositeur lyrique jusque dans ses œuvres instrumentales ? Perspective d’autant plus insupportable que son évolution artistique avait tendu à transformer, sous la direction de Schoenberg, une disposition créatrice essentiellement instinctive en une pratique artistique lucide et raisonnée. Au point que, dans ses partitions de maturité, tout semble pouvoir s’expliquer et résulter, à l’analyse, d’une imparable logique.
 
Une logique si fascinante que, si les œuvres de Schoenberg et de Webern ont été passées au crible dans les années 1950 pour en démonter les ressorts, il s’est avéré depuis que celles de Berg offraient un champ d’investigation encore plus riche aux chercheurs de clefs, de structures, de chiffres, de séries, de Nombre d’Or et de messages cryptés. Or, s’il est un compositeur qui offre autant de confort aux passionnés de dissection musicale, c’est précisément Beethoven. Pour une raison bien simple : l’analyse musicale, telle qu’elle a été pratiquée jusqu’à une période récente, est une invention du XIXe siècle, née du désir de découvrir les secrets de la force irrésistible des compositions de Beethoven… La preuve en est qu’appliquée aux compositeurs baroques, voire à Mozart ou Haydn, l’analyse révèle de curieuses inconséquences et qu’elle doit se contorsionner pour justifier les incartades des musiciens romantiques. Le paradoxe étant qu’en réalité, la manière de Beethoven, qu’on a prétendu ériger en dogme, serait plutôt une exception. On a vu en lui le concepteur d’architectures sonores abstraites sans mesurer à quel point, en vrai poète lyrique, il avait introduit dans la musique, ou du moins systématisé, une dramaturgie théâtrale où les thèmes s’affrontent, se combattent pour que le plus fort remporte une victoire éclatante. À quoi s’ajoutent, dans ses œuvres concertantes, le rapport de force entre le soliste et l’orchestre. Il est donc assez naturel qu’on ne rencontre ni chez ses prédécesseurs ni chez ses successeurs une conception aussi conflictuelle de la composition. Beethoven n’a pas codifié la musique, il l’a mise en scène.
 
Éloge de la naïveté
 
Berg n’avait donc pas vraiment tort de se croire Beethoven quand il composait, dans la mesure où tout son effort tendait à concevoir une musique de théâtre comme si elle était seulement destinée au concert : une théâtralité structurelle, en quelque sorte. Ainsi a-t-il pu supprimer sans dommage la ligne vocale (sur le De profundis de Baudelaire) qui lui avait servi de trame pour le mouvement final de sa Suite lyrique. Si le drame est omniprésent dans la musique, vocale ou instrumentale de Berg, si elle s’en nourrit, il ne la dirige pas
 
Alors que Beethoven souffrait de devoir freiner son goût des échafaudages structurels autosuffisants pour satisfaire aux contraintes dramatiques de Fidelio, Berg puisait son inspiration formelle dans les exigences de la scène et de l’action. Pour se faire, il se livrait à une rationalisation si poussée que toute note devient susceptible d’une justification. Mais il n’avait pas tort non plus de se croire « après coup, un Bizet » car si, comme il l’a lui-même demandé en conclusion de sa Conférence sur Wozzeck, on oublie en écoutant sa musique, lyrique ou instrumentale, l’analyse technique qui peut en être faite car rien dans son éloquence spontanée n’en trahit le pragmatisme originel. On pourrait d’ailleurs en dire autant des compositions de Beethoven qui gagnent toujours à être écoutées naïvement.
 
Gérard Condé
 
Le concert du 9 janvier sera retransmis en direct sur France Musique et sur les antennes de l’UER. Ceux des 8, 10 et 11 janvier seront diffusés ultérieurement.

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